Les météorites et le capital par Stéphanie Eligert

Les Incitations

19 févr.
2013

Les météorites et le capital par Stéphanie Eligert

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

Par une coïncidence extraordinaire, ce vendredi 15 février 2013, la Terre a tout d'abord été percutée par une météorite dans l'Oural – météorite dont les premières analyses de la NASA ont conclu qu'elle mesurait environ une dizaine de mètres, pesait approximativement 10 000 tonnes et a libéré, au moment de sa pénétration explosive dans la basse atmosphère, une quantité de kilo-énergie trois fois supérieure à l'atroce bombe atomique lâchée sur Hiroshima, en août 1945. Et quelques heures plus tard, à peine – à 20 heures 24 précisément, heure de Paris -, c'est un astéroïde baptisé 2012 DA14 qui, lui, a effleuré la Terre en la longeant à seulement 27 880 km (soit une distance sept fois inférieure à celle nous séparant de la Lune).

Face à cela, hors de question de convoquer l'angoisse pascalienne et sa relation inutilement tendue et aveuglée (parce que métaphysique – cf. Nietzsche) à ce qu'on appelle pourtant du mot très concret et très simple d'« espace ». Au contraire, si cette coïncidence d'aérolithes peut créer quelque chose – à la façon d'une gigantesque étincelle dans la perception de l'existant -, c'est avant tout l'occasion éphémère, mais extrêmement puissante de sentir enfin globalement la vie – autrement dit, de libérer un matérialisme vaste, extensif par lequel, en retour, par ondes de choc intellectives (comme l'écoute du tonnerre qui, à l'instant où il éclate, donne la mesure très précise de la dimension de la basse atmosphère) on sent que notre position réelle sur Terre s'avère totalement déconnectée de ce petit aménagement quotidien, confortablement dimensionné, qui fait du ciel et de tout ce qu'il y a autour le simpliste décor défilant sur le fond inoffensif de nos moments de loisirs.

Mais non : l'espace est une chose vivante ; il est animé comme nos boulevards et nos forêts par des éléments énormes ou minuscules, gazeux, minéraux, etc. ; et cela n'en finit pas de vibrer, de palpiter, d'ondoyer partout et dans tous les sens, etc. (là encore, il serait opportun de déployer enfin une sorte de rapport nietzschéen à l'espace et de cesser d'employer ce mot de « vide », très contestable tant d'un point de vue scientifique que philosophique, existentiel). D'ailleurs – et c'est peut-être le plus précieux de cette coïncidence d'impacts, ou de quasi impacts – l'astéroïde 2012 DA14[1] s'est plus précisément faufilé entre la Terre et l'anneau géostationnaire sur lequel sont en orbite environ 800 satellites en fonctionnement et près de 5 200 déchets satellitaires (voir cette image de synthèse). En d'autres termes, ce n'est pas tant la Terre qu'il a frôlée, mais à seulement quelques petits cheveux (8 000 km – cet anneau se situant, au niveau de l'Equateur, à 36 000 km de la Terre), l'intégralité des activités télécommunicationnelles, économiques, militaires, policières – bref, politiques – qui, d'un coup, aurait pu être complètement « impactée » (suivant ce verbe si prisé des milieux financiers).

Tel n'a donc pas été le cas. Mais reste qu'à leur façon accidentelle, ces deux « engins » offrent l'opportunité fulgurante d'appréhender par un percept très vaste la mondialisation sous un angle littéralement astronomique (d'une certaine manière, le capital observé, senti depuis l'espace) – et ce n'est pas une conclusion science-fictionnelle qu'on en tire ou je-ne-sais-quel délire (douteux) à la Kubrick -, tout au contraire, le constat est simple (et rejoint d'ailleurs complètement l'économie générale de Bataille, très précisément fondée sur le « soleil qui donne sans contrepartie », cf. La Part maudite) : le mouvement de la vie, la souveraineté dépensière du vivant peut à tout moment déborder et pulvériser la machinerie quantitative de l'économie.

 

 


[1] « On dispose de peu d'informations sur cet astéroïde, et d'aucune mesure directe de sa taille. De sa luminosité, les scientifiques déduisent un diamètre compris entre 50 et 80 m. Sa composition est inconnue et sa masse est estimée à 130 000 tonnes »