Toi aussi tu as des armes (collectif) par Stéphanie Eligert

Les Parutions

21 nov.
2011

Toi aussi tu as des armes (collectif) par Stéphanie Eligert

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Avoir ce livre en main, c’est déjà constater que la connotation de son titre varie en fonction des humeurs politiques. Par exemple, dans les moments de regain d’énergie (comme à l’annonce, il y a deux semaines, d’un « occupons la Défense »), à ce « Toi aussi, tu as des armes », ma lecture ajoutait spontanément un point d’exclamation enthousiaste Mais à d’autres moments, par contre (comme aujourd’hui, lendemain morose d’une visite au mouvement urbanistiquement impossible d’« Occupons la Défense »), ce titre fait l’effet d’une opportune consolation.

Cela dit, c’est bien sa fonction d’origine puisque ce titre est une condensation de
« Plus que de la consolation est : toi aussi, tu as des armes », phrase, en outre, de Kafka, c’est à dire d’un nom propre qui synthétise avec une puissance inouïe l’angoisse d’un sujet dans une structure sociale donnée.

Mais ne glissons pas davantage sur cette spirale de l’angoisse (où entraine presque toujours la lecture de Kafka), ce n’est en tout cas pas le moment car le collectif provisoire auquel ce volume donne forme n’est jamais désespéré. Sans espoir, ni désespoir, ni pathos d’aucune sorte, ici, au contraire tout le monde
dérive formellement, à sa façon, sur cette planche de circonstance nommée « poésie et politique ».

Et vigueur formelle de plus, ce « et », qui pourrait faire craindre ce que Daney fuyait à toute jambe au début des années 90 (les colloques inutiles de ce genre : « cinéma et télévision », etc.), ce « et » n’est pas vécu par les contributeurs comme un sujet de dissertation de 3ème cycle ; ce n’est pas un thème, c’est un moteur dont les inclinations théoriques de chacun s’emparent comme bon lui semble (une coordination, une juxtaposition, une ellipse, un contre-pied, une radicalisation …).

Je précise que si chaque texte ne sera pas commenté, c’est pour une raison pratique, sinon pragmatique et qui est encore une autre conséquence du titre. Quelque part, celui-ci amène à user de ce livre comme d’une sorte de petite armurerie portative, spécialisée dans les pièces détachées ; on prend ce texte-ci, on en bricole un bout avec un autre texte, puis un autre, etc. cela pour se construire l’arme la plus adaptée à sa sensibilité et à sa manière particulière d’agir. En ce qui me concerne, toujours aiguillée vers les possibilités d’un
mix entre l’hypersensibilité du sujet proustien et la puissance critique de la cénesthésie situationniste, le désir serait de faire un montage entre ces trois articles : celui de Christophe Hanna (sujet et théorie du texte), de Jacques-Henri Michot (sujet et chronique) et de Manuel Joseph (sujet et violence sociale).

*


Commençons par le texte de Christophe Hanna (« Action littéraire / action politique »), dont voici le début :

« C’est la mi-octobre 2010, je me dirige, à pied, cours Albert Thomas, à Lyon, vers le lieu du départ des manifestations contre le projet de réforme des retraites. Dans le ciel, il n’y a pas encore les hélicoptères de surveillance, mais tout semble avoir déjà commencé. Quelques plantes choisies ont été dépotées et redisposées ça et là, un peu plus loin, un homme demande de l’aide pour remettre sur ses roues une voiture renversée, et il n’attend pas longtemps pour en trouver. Derrière, il y a les syndiqués, dont je suis, qui marchent plus ou moins nombreux sous des bannières bien identifiables. Ils sont sages ou dépités, diversement bruyants lorsqu’ils scandent les slogans, mais ils donnent, toujours, l’impression de respecter les règles d’un savoir-être politique commun. Tout devant, courant partout, s’échappant par les rues transversales, il y a les « jeunes ». Ils narguent les flics, font du dérangement, leur balancent parfois quelques machins. (…) La tension qui règne dans ce contexte n’a pas l’air de peser sur eux, mais, au contraire, les euphorise, un peu comme l’ambiance d’une teuf. (…) » (pages 45-46).

Ce qui est beau – et montre combien la langue de Hanna a évolué depuis Poésie, action directe (Al Dante, 2003) -, c’est cet étrange calme analytique qui caractérise la présence du « je », au milieu de la manifestation lyonnaise. On est dans le temps direct de sa perception et au fur et à mesure de sa découverte (proche d’un travelling à « pas d’homme »), ce qu’il met en partage, ce n’est pas sa saisie de la dimension exceptionnelle du mouvement contre l’allongement du temps de travail (ses singularités, ce qui l’écartait des grèves passées, notamment celles de 2003), mais au contraire sa structure immanente et son pouvoir d’absorption normative. On avance avec ce sujet et l’on voit avec lui les codes se cristalliser un par un (en commençant – ce qui est inattendu ici – par une saisie du ciel et, si je comprends bien, une sorte de pré-action des hélicoptères de police dans l’atmosphère du cours Albert Thomas, cette « mi-octobre 2010 »). Des codes, donc, qui, sitôt sentis, se sédimentent en laissant ouvertes, dans la collure des phrases, la sensation du répétitif, et surtout l’incapacité critique, pour le sujet, de s’y fondre.

On dirait même que ce calme tonal vaguement ironique témoigne, en fait, d’une hypersensibilité de Hanna à la norme ; d’une certaine façon, tout son travail textuel (celui de la Rédaction y compris) exprime une intolérance immédiate, froide et néanmoins charnelle à tous processus de normalisation culturelle – intolérance complexe, ambiguë allant jusqu’à l’empathie totale (et bizarre, dans le bon sens) avec le discours normatif, comme dans Valérie par Valérie (Al Dante, 2008) ; ou bien jusqu’à constituer quelquefois, plutôt sur le mode du refoulé, du négatif, l’institutionnalisation comme un avenir désirable pour la création poétique contemporaine1, ce qui peut faire débat.

D’autres choses pourraient faire débat avec Hanna, l’une découlant précisément de ce changement sensible dans sa langue théorique, qui, à mon sens, ne peut pas ne pas l’amener à repenser une partie de la catégorisation des pratiques poétiques contemporaines qu’il proposait en 2010, dans Nos Dispositifs poétiques. Il est hélas impossible de rentrer dans le détail dense, important de cette catégorisation, mais disons d’abord qu’à bien des égards, même si le mouvement alphabétique traditionnel est inversé, les catégories allant de A1 à B2 (le régime A étant dit « esthétique », avec Deguy et Ponge, le régime B « déconstructionniste, les B1 incluant justement Michot et Manuel Joseph, et les B2, Anne-James Chaton, Olivier Quintyn), ces catégories, donc, fonctionnent à l’évidence comme un système implicite de notation – et de ce point de vue, il est tout aussi évident qu’être en B2 est préférable au statut, semble-t-il insuffisamment émancipé, des écrivains demeurés en arrière, en B1, là où le texte « se donne souvent comme le transfert, par les moyens matériels et logiques propres à la littérature, d’une situation de recontextualisation déjà vécue par l’auteur dans un contexte extra-littéraire », p. 69. A l’inverse de cela, les B2, eux « se défient des transferts et de la reconstitution dispositale. C’est donc, si l’on peut dire, directement, sur des contextes représentationnels concrets qu’il travaille dans le but d’entraîner des révisions de croyance, ou recontextualisations mentales », p.69.

Le crime des B1 serait donc qu’ils vivent, avant de l’écrire, la « recontextualisation » qu’ils élaborent dans leurs livres. On se doute qu’une telle position exigerait un débat long, intraitable et complexe – complexe parce que je comprends aussi très bien, d’un autre côté, pourquoi Hanna et les Questions théoriques « se défient d’un tel transfert » entre le « vécu » et le texte : formellement, - on en constate les désastres éditoriaux tous les jours -, le vécu et le gouffre idéologique confus qu’il tire dans son sillage coïncident presque toujours avec des langues non-inventives, conservatrices, des dispositifs de confort d’expression privée (des sortes de « kits » d’introspection).

Oui, mais il se trouve qu’aujourd’hui, d’un point de vue textuel, le « je » constitue, parallèlement à cet usage conservateur (dialectiquement ?), l’outil le plus fin pour s’approcher de ce maillon atomique de la société – le sujet -, se saisir des nuances qui sédimentent chacune de ses habitudes sensibles (urbaines, professionnelles, etc.), les retourner, et précisément créer ces « recontextualisations mentales » (j’ajouterais « politiques »), que Hanna réserve aux B2. Certes, on peut tenter de faire des « je » sans qu’intervienne le « vécu » de l’auteur - possibilité qu’expérimente Hanna dans Valérie par Valérie (op. cit). -, mais là même, dans le dispositif poétique d’écriture2, en recueillant jour après jour les témoignages de Valérie, en étant nécessairement hypersensible au torrent de normes qui s’y écoulaient, il est impossible que Hanna n’ait pas été en disposition de vivre tout cela, au moins pour le penser (cf. Maine de Biran, Bergson, etc.). Sans compter le corps et tous ces minuscules signes charnels qu’il a dû recevoir - dans un torrent dont le débit ne devait pas être moins fort que celui des normes - de la voix même de Valérie, qu’il avait quotidiennement au téléphone (cf. Barthes, Proust, etc.). Voix qui devait aussi, à plein de moments, exposer des accents qui débordaient la violence du format social dans lequel elle était empaquetée (cf. Bataille, Debord, Joseph).

Autrement dit, empiriquement, Valérie par Valérie est un livre ressortant du type B1 (par « le transfert de situation de recontextualisation déjà vécue par l’auteur »), tout comme l’admirable La sécurité des personnes et des biens de Manuel Joseph et Myr Muratet (POL, 2010), en s’appuyant « directement, sur les contextes représentationnels concrets » qui grillagent « la vie courante » (aller retirer de l’argent à un distributeur, constater que la somme attendue n’est pas créditée sur le compte bancaire, etc.), parvient, à l’égal des B2, à susciter des « recontextualisations mentales (et politiques) » chez les lecteurs.

On se doute que l’enjeu de cela n’est pas seulement de discuter un point de détail dans le découpage catégoriel que Hanna effectuait, en 2010, des pratiques poétiques contemporaines. Cela va bien plus loin. Insistons-y, mais refuser en bloc le vécu, c’est ignorer le sujet, et forclore le sujet de la théorie (textuelle ou autre) n’est politiquement plus viable. Ce qui fonctionnait aux alentours de 68 – des systèmes produisant une généralité capable d’adhérer aux plus minuscules sinuosités de la vie courante -, aujourd’hui, c’est désuet, et peut-être mort. Pourquoi ? C’est une longue histoire, mais en tout cas, l’effet en est que maintenant, pour être inventifs, tout acte critique (quel que soit son champ) doit réussir à écouler sa généralité par la petite dimension du sujet. De mémoire, il me semble que c’est d’ailleurs un vœu exprimé par le collectif de L’Insurrection qui vient (inventer un autre je, la Fabrique, 2007). Mais plus largement, perçu du côté des épistémés qui flottent en ce moment, le besoin de soulever une société par ses « je » s’exprime aussi dans la vigueur nouvelle de l’intérêt contemporain pour l’architecture. Ce qui est remarquable dans cet engouement, c’est que ce n’est plus vraiment la plastique des bâtiments qui attire, mais la façon interstitielle, charnelle dont un espace crée et conditionne des sensations.

Cela dit, il me faut aussi confier un brin de mauvaise foi dans ce qui précède car depuis Nos dispositifs poétiques, Hanna a publié en juin 2011 un autre texte important, une préface à la Théorie du fictionnaire de Dominique Jenvrey (Editions Questions théoriques, 2011) où non seulement, son texte débute comme celui-ci – par une description sensible, quasi in vivo d’un sumotori -, mais où il en appelle également, en matière de conceptualisations littéraires, à « l’indexable, au pointable sur le vif » (op. cit., p. XIII). Néanmoins, cette théorie d’une saisie du « vif » d’un objet poétique ne passe toujours pas, conceptuellement, par ce qu’il faudrait appeler le paradigme du sujet (le discours des sensations, la diaphoralogie de Barthes, etc.), et cela même alors que sa langue, elle, tend de plus en plus à se sensualiser, à s’affiner dans des constructions délicates où Hanna lui-même, en tant que sujet et auteur, est continuellement présent à la surface du texte…

*


Qu’on me pardonne cette dérive théorique, qui semble nous avoir détourné de Toi aussi, tu as des armes – au final, ce n’est pas certain. Par exemple, est-ce que tout cela ne montre pas combien la fonction référentielle du titre du volume (« tu as des armes », toi aussi, regarde, à l’intérieur du livre) est particulièrement concrète et efficace ? Il suffit d’un début d’article pour avoir le désir de démonter et de remonter tout un arsenal commun, de compter les munitions, de faire le tri entre celles qui tirent et celles qui ne tirent plus, etc. Et de vérifier la belle intuition, sous forme d’effet de souffle, du sensualiste aérien qu’est Joubert, à savoir que « la pensée est une chose aussi réelle qu’un boulet de canon »3.

Ce que vérifiera encore le commentaire prochain des textes que Michot et Joseph ont donné à ce volume de la Fabrique.



1 Dans l’effort minutieux, exhaustif qu’effectue Hanna, dans les premières pages de Nos Dispositifs poétiques (Questions Théoriques, 2010), pour exposer l’abîme qui sépare l’actuel appareil de la critique littéraire (universitaire et médiatique) et certaines formes poétiques contemporaines, on ne peut pas ne pas sentir, par instants, la présence d’un regret, d’une amertume, celle que les dispositifs poétiques dont il parle ne soient pas institutionnellement reconnus par l’Université et le monde médiatique.

2Pour plus de clarté, voici la quatrième de couverture de Valérie par Valérie : « Valérie est une jeune femme, ex-modèle photo. Elle a connu une brève période de visibilité publique pour avoir participé à la saison numéro 2 d’une émission de téléréalité durant laquelle, chaque fin de semaine, elle devait attendre qu’un gentleman célibataire la laisse continuer d’être à l’écran avec l’apparence d’essayer de le séduire. Maintenant, elle a passé trente ans et elle désire s’exprimer par écrit : LA RÉDACTION a décidé d’être son nègre ».

3Joseph Joubert, Le Repos dans la lumière, Textes choisis et présentés par Jean Manbrino, Editions Arfuyen, février 2007, p.69.