Penser comme un monstre, écrire comme un couillon par Gabriel Meshkinfam

Les Incitations

14 sept.
2018

Penser comme un monstre, écrire comme un couillon par Gabriel Meshkinfam

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              La guerre picrocholine n’a pas eu lieu, cela faisait pourtant 14 ans qu’on l’attendait. Alors il y a de quoi être déçu : beaucoup de bruit pour rien, comme disait l’autre. On attendait que cette bataille par articles interposés finisse par trouver un grand vainqueur, mais, au fond, rien n’a changé. Ce n’est qu’une guerre de tranchées (assez peu exténuante) où chaque camp s’envoie quelques obus polémiques de prévention. Parfois, un compagnon est laissé pour mort, brûlé vif par une critique incendiaire ou simplement oublié par ses camarades de régiment. Dans l’ensemble, bien repus dans leur QG douillet, les généraux des armées poétiques en sont toujours au même point. Ils n’ont aucune raison de s’en faire : ne sont-ils pas bien protégés par leur ligne Maginot-POL ou leur bunker-Gallimard ?

 

              Au début, picrocholine, elle ne l’était que très peu, cette guerre. Il y avait un véritable motif, pas une simple querelle de comptoir. Picrocholine, c’est plutôt ce qu’on a essayé de nous faire croire : la poésie est si faible, ses acteurs n’auraient-ils pas mieux à faire que de se battre entre eux à propos de différends insignifiants ? Picrocholine elle ne l’était pas, mais elle l’est devenue. Picrocholine, parce qu’après l’article de Nathalie Quintane on attendait un frère Jean prêt à faire couler le sang et à détruire à coups de braquemard les institutions de l’hypocrisie généralisée — le Printemps des Poètes, en tête. Ou alors un courageux chevalier capable d’accepter le duel lancé et de défendre les couleurs de sa dame — la poésie lyrique. Nous n’avons eu droit qu’à des Panurge, un peu peureux et royalement imbéciles. Ou, pire encore, à des indignés — et un indigné relève davantage du bourgeois maniéré que du poète engagé (enragé ?).

 

              La guerre picrocholine n’a pas eu lieu parce que tous les lyriques se sont pris pour Rabelais, jouant de finesse et d’ironie pour déconstruire (à l’aide d’un Derrida tronqué) l’argumentaire de N. Q. Le lyrisme est un humanisme, François ne l’était-il pas lui aussi ? L’appendice de 2012 à un article qui avait déjà huit ans, ne fait que prouver l’inefficacité du silence (indigné) de l’ennemi. Les formalistes remportent donc le combat théorique par forfait. Je ne suis pas du même camp que N. Q., et pourtant elle avait raison. Il y a 14 ans que je l’attendais cette guerre, et elle n’a pas eu lieu.

 

              Il y a quatorze ans, je n’en avais pas encore huit. Prendre part au combat aurait été une aberration. Mais personne ne l’a fait depuis, et je crois avoir atteint l’âge de raison. L’âge d’avoir raison. Raison de dire qu’elle aussi avait raison, avec ses monstres et ses couillons. Elle avait raison sur un point : les lyriques sont des êtres profondément négatifs, et peut-être ne les ont-ils pas assez grosses pour qu’on les appelle couillons. Elle avait raison sur un autre point : il y a une belle couillonnerie, une saine couillonnerie, une couillonnerie progressiste. Les lyriques auraient donc leur mot à dire si seulement ils savaient parler avant de « sentir ». Elle avait raison sur un dernier point (ça commence à faire beaucoup !) : les parties ne sont pas équilibrées. Non, elles ne le sont pas. Les lyriques sont nombreux (en 2018, en sommes-nous vraiment sûrs ?), mais ils se taisent. Les formalistes, eux, ne savent pas se taire. Quand ils voient la hallebarde de Hermann de Vries avec son SILENCE, ils n’arrivent pas à la fermer. Ils sont obligés d’en faire des caisses. Ils jettent un pavé dans la mare parce qu’Hegel leur a dit que c’était ainsi qu’un enfant pouvait acquérir un sens esthétique. Et ils jettent de gros pavés — plus le pavé est gros, plus le sens esthétique est juste ? Ils l’ont lu Hegel, ils ont lu Marx, ils ont lu Genette, Bakhtine, Foucault. Ils ont « compris » (des guillemets précautionneux sont de mise) le coup de D — Derrida, Deleuze, Debord, déconstruction, différence, dérive… Dans la fable du monstre et du couillon, les formalistes ont la part belle. Et comment pourrait-on leur en vouloir : ils pensent.

 

              Quintane avait raison. La dichotomie lyriques/formalistes est plus forte — et nettement plus avantageuse — que Mallarmé/Rimbaud (où placer Fourcade ?), heideggeriens/non-heideggeriens (Maulpoix serait, malheur !, placé à côté de Deguy), ou encore critique/misère-de-la-philosophie (Meschonnic est on ne peut plus ignorant dans ce domaine, et pas Rueff, mais lequel est donc le lyrique ?)… On l’aura bien compris, et Quintane l’assume, la fable n’est pas très fine. Mais quelle fable l’est ? Voilà encore l’erreur des lyriques, se contenter de petites sottises, de quelques grains de sable dans la machine. Dire que l’histoire des monstres et des couillons ne tient pas la route, c’est choisir de ne pas accepter un conflit à l’amiable, avec les mêmes armes, sur le même terrain. C’est automatiquement donner une distance, instaurer une supériorité — et tout cela n’a jamais profité à personne. La fable obtient une étrange résonance depuis quelques temps : des groupuscules (les formalistes) dénoncent la main-mise du capitalisme (Gallimard) via des plateformes de plus en plus médiatisées (Sitaudis ?). Ils sont de plus en plus nombreux à gronder, forts d’une théorie (La Fabrique) et d’une pratique (POL, Al Dante) qui privilégient l’action. Mais l’État-libéral-néo-conservateur (les lyriques ?) se contente de leur taper dessus en espérant que ça se calme. Au fond, la fable reste la même.

 

              Et en 14 ans, ça ne s’est pas calmé. Les formalistes ont peu à peu gravi les échelons, ils se sont dotés de leurs propres moyens de production, ont élargi leur audience et caetera. Dans le monde de la poésie, et même à l’université parisienne (j’en suis témoin), ce sont désormais les formalistes qui sont au premier plan (critique). Certes, quelques institutions sclérosées (le Printemps des poètes, la Maison de la poésie…) continuent leur marche pour un ordre moral, mais dans l’ensemble tout le monde s’est accordé. Le Nobel a même été donné à Bob Dylan (lyrique-formaliste ou formaliste-lyrique ?). Depuis l’article de Quintane, les rôles se sont inversés. Ou du moins, ils sont en train. Et l’on ne peut que s’en réjouir…

 

              Mais il y a une question qui reste en suspens, une question qui taraude. Peut-on penser comme un monstre et écrire comme un couillon ? Je me la suis posée dès que j’ai commencé à écrire, cette question. Parce que, voyez-vous, le contraire est impossible : jamais on n’a vu un conservateur parler comme un révolutionnaire, c’est contre ses principes. Parfois, des couillons — de jeunes poètes en recherche de succès (on voit déjà le paradoxe dans les termes) — essayent d’écrire comme des monstres. Mais essayer c’est déjà échouer… Penser comme un monstre et écrire comme un couillon. Avoir lu Derrida, avoir compris les nécessités d’une poésie proche du réel, manifester un intérêt prononcé pour les questions formelles…mais continuer à écrire des images, à se battre contre le sujet cartésien et à penser Autrui d’après un système transcendantal ? C’est possible. Et j’irai encore plus loin, cette schize du sujet est tenable. Les formalistes, avec leur plume à bec de bélier, n’ont pas compris une chose, ou plutôt si, ils l’ont comprise mais ils refusent de s’y confronter de face : Descartes survit. Le sujet, le sentir et la transcendance aussi. C’est Foucault et Deleuze qui sont morts intellectuellement, ils n’ont pas résisté à l’ouragan Derrida. Descartes, lui, est toujours là, Lévinas, Heidegger et Merleau-Ponty aussi. Parce qu’ils ont quelque chose à dire et non à détruire.

 

              Depuis l’article de Quintane, les rôles se sont inversés. Elle l’avait senti venir. Les lyriques ont abandonné leur position de martyr, on ne les entend plus se plaindre. Ils se sont réfugiés dans leur grotte, à ressasser les vieux souvenirs de leur grandeur passée. Ce sont les formalistes qui n’ont pas arrêté de se plaindre. Parce que se plaindre, c’est bien la meilleure manière de faire du bruit. Et maintenant, il n’est plus personne qui a le cran de leur dire de la fermer…

 

              Penser comme un monstre et écrire comme un couillon. Refuser la morale réactionnaire de la grande machine lyrique et, en même temps, écrire des choses qui satisfont la ménagère de province. Oui. Être un monstre, un monstrum, celui qu’on pointe du doigt, ça les arrange bien les monstres. Ça leur fait de la pub. Ça arrange aussi les couillons parce que ça leur donne un bouc émissaire. Mais au fond, tout le monde se contente de son petit morceau de viande : les formalistes sont bien contents de n’être pas lus (sinon seraient-ils des monstres ?) et les lyriques bien contents de l’être (sinon seraient-ils des couillons ?). Laquelle de ces deux perspectives est la plus honorable ? Je ne sais pas. Se prendre pour quelqu’un qui travaille après Derrida (il n’y a peut-être que Pierre Alferi, pour des raisons généalogiques, qui puisse prétendre travailler après Derrida et, à ma connaissance, il n’y prétend pas), clamer haut et fort sa supériorité théorique, et justifier son peu de ventes par cette même supériorité, ne me semble pas particulièrement productif, ni particulièrement progressiste. Lyriques de droite, formalistes de gauche ? Je ne sais plus quoi penser…

 

              Penser comme un monstre et écrire comme un couillon. La poésie a une essence conservatrice. Elle est en avant (dans ce cas ne devrait-elle pas travailler après Deleuze ou Lacan et non pas avec?) mais il y a toujours quelque chose qui résiste. Ce qui résiste, c’est l’objet. En lisant Ponge on « accède au sensible de la langue », c’est ce que dit en tout cas Nathalie Quintane — et en ceci, elle rejoint, sans s’en rendre compte, la théorie sensualiste des lyriques. Mais, au fond, ce qui compte par-dessus tout, c’est ce que le mot veut dire, pas l’accès à une quelconque performativité du logos (les formalistes, qui travaillent pourtant après Austin, sont friands de ce genre de « performances »). La poésie permet de sauver ce que le discours laisse à l’abandon, et ce qu’il laisse à l’abandon, ce sont les choses, dans toute leur humilité.

 

              Penser comme un monstre et écrire comme un couillon. Voilà ce dont ils ont besoin, les lyriques et les formalistes : une bonne fessée d’humilité. Les lyriques l’ont apprise, cette humilité. Ils l’ont apprise à leur dépens, à coups d’humiliations théoriques répétées. Et ils l’avaient bien méritée. Mais les formalistes, eux, pensent. Ils n’ont pas le temps pour une fessée — surtout, surtout, pas de corps ! Ils sont obsédés, comme Prigent, par le mot merde ou par le claquage de Gourcuff. Qu’on n’y voie pas un manque de respect : ces deux choses-là ne sont que des exemples, et ils font réfléchir, profondément. Comme la fontaine de Duchamp et la pipe de Magritte. Mais cela fait-il du bien? Voilà le problème des formalistes, ils s’en « battent les couilles ». Ce qui leur importe c’est d’écrire, pas d’être lus. Ils aiment maltraiter et être maltraités. Je le sais, parce que je fonctionne de la même façon. Toute personne qui pense fonctionne de la même façon. Je pense comme un monstre, j’agis comme un monstre. Parce que Lénine avait demandé « Que faire ? » et non pas « Que dire ? ». Mais sur la feuille blanche, le mot fenêtre, le mot seuil et le mot maison ne font rien. Ils ne font que signifier.

 

              Penser comme un monstre et écrire comme un couillon. Et ça me fait du mal d’être tiraillé entre la précision de la pensée et la vérité de la poésie. Ça me brûle les entrailles de dire que la poésie il faut la lire et non s’évertuer à la comprendre. À force de penser comme un monstre, j’ai bien peur d’en devenir un et de devoir dire adieu à cette belle paire au fond de mon pantalon. Couillons de tous pays, unissez-vous !