La fille de mon meilleur ami d'Yves Ravey

Les Parutions

17 févr.
2014

La fille de mon meilleur ami d'Yves Ravey

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Ce livre ressemble à tous les précédents du même auteur sans ressembler à aucun autre livre jamais publié par d’autres et pourtant, on éprouve à la fois l’extase de la découverte et, ce qui est plus rare pour un lecteur, ce désir de ne pas terminer le livre, de contrer les forces qui nous poussent vers les dernières pages, peut-être par peur du délaissement qui s’ensuivra avec la disparition durable d’envie pour d’autres lectures.
Mon train fonçait dans la nuit vers une ville toute proche de l’espace où se déroule l’action de La fille de mon meilleur ami ; lors de l’arrêt à Lyon, une belle jeune femme vêtue de gris a réclamé ma place, elle y avait droit d’après son billet, même réservation que moi, je n’ai pas cédé. Elle a dit « On verra bien » en s’asseyant en face de moi et a sorti de son sac Le Procès de K. Sa main droite aux ongles magnifiquement vernis, ornée de deux alliances à l’index et au majeur, était griffée et sur la face interne de son poignet gauche, il y avait un tatouage étrange et discret, simple majuscule qui faisait plus penser à l’esperluette qu’à une lettre ; ou au 8 chahuté de l’infini.
Elle aurait pu aussi bien s’appeler Sheila comme un des personnages du livre de Ravey, elle aurait aussi bien pu être une lectrice de Ravey ; elle m’avait arraché à ma lecture, j’y suis retourné malgré mon désir de l’arracher à la sienne.
Comme tous les grands écrivains, Ravey suscite chez son lecteur parmi tant de désirs, celui de l’imiter et permet de supporter les désillusions qui surviennent ; il n’aurait jamais dit « belle » cette jeune femme, aurait effacé un mot sur deux et supprimé les guillemets car chez lui, les voix des personnages sont dissociées de celles du narrateur, on les entend dans leur différence sans que cela se voie.
Il y a bien souvent un lecteur dans ses livres ; cette fois, il s’agit de l’inquiétant héros narrateur, qui menace aussi bien qu’il est menacé, William Bonnet : il a lu quelques lignes au hasard dans la partie intitulée Genèse d’un livre pas nommé que lui a offert son patron pour fêter son embauche (rangé entre le cric et la roue de secours de sa Nyssan Sunny, les voitures sont souvent marquées marquantes), il s’est ensuite penché sur un journal de petites annonces.
Il n’y a pourtant pas d’au-delà du texte chez Ravey, pas de mystère, pas de foi, il y a une ferveur qui se transmet, la même qu’on éprouve à regarder certaine botte d’asperges peinte ou la station-service d’Edward Hopper ; et dans ce rapprochement de deux objets de lecture apparemment aussi éloignés, il ne faut pas chercher, fût-on mystique ou helléniste ou les deux, plus ni moins de sens que dans les touches de rouge qu’il a posées à plusieurs endroits, avec la robe en mousseline rouge de Mathilde, les banquettes en skaï rouge de la scène (presque intolérable de sadisme amoureux) du milk-shake dans le snack-bar et la trace de rouge brillant laissée par Sheila sur le plastique de sa paille à coude flexible.
Pierre Assouline a récemment fait de Ravey un héritier de Simenon, d’autres de Manchette et pourquoi pas de Simonin comme nom d’un des personnages de ce livre ? je le vois bien plus proche des peintres que de n’importe quel autre écrivain. Et pas seulement à cause des couleurs qui jouent et ne jouent pas, à cause aussi de sa science du détail.
Par exemple dans ce livre, les nombreux traits d’union ont attiré mon attention sans entamer mon intérêt pour l’ensemble ni ralentir ma précipitation vers la fin.
Il y a un trait d’union inhabituel entre le prénom et le nom propre dans la rue Pierre-Brossolette de même qu’entre le second prénom et le nom du boulevard Charles-Edouard-Jeanneret.
Comme les événements manifestement plus palpitants du livre et les événements saillants de nos vies, ces traits ont du sens et n’en ont pas, ils ont du sens-n’en ont pas, ils ont du sens et du non - sens et du non-sens.
Charles-Edouard Jeanneret existe comme rue dans la réalité, comme boulevard chez Ravey. Charles-Edouard Jeanneret est le vrai nom du Corbusier qui écrivit :

 « Les œuvres sont rendues lisibles par des formes simples et dépouillées, organisées en constructions ordonnées, génératrices d'harmonie. »

Comme William Bonnet l’aurait fait, je regarde la pluie à travers la vitre du train, il fonce dans un espace conquis par le livre sur le bruit et les laideurs actuels
La jeune femme a rangé son Kafka dans son sac, sorti son téléphone portable, s’est levée et éloignée sans un regard pour les autres voyageurs, sans un mot ni un geste de ses mains trop chargées de signes.

Le commentaire de sitaudis.fr

En librairie à partir du 6 mars

éditions de Minuit, 2014
160 p.
14 €