Rédemptions ordinaires de Gilles Farcet par Grégoire Damon

Les Parutions

24 juin
2017

Rédemptions ordinaires de Gilles Farcet par Grégoire Damon

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Pour désamorcer d’avance les débats éventuels sur la moralisation de la vie poétique, je vais le dire tout de suite : le bouquin dont je parle, Rédemptions ordinaires, de Gilles Farcet, est paru en mars 2016 au Pédalo ivre. 
Le Pédalo ivre est une maison d’édition dans laquelle j’ai publié. Le directeur de la collection poésie, Frédérick Houdaer, est un ami. Son gosse garde mon gosse quand je sors. On est en plein conflit d’intérêt. En temps normal, ça m’aurait plutôt gêné. 
Seulement voilà, j’ai une relation bizarre avec Rédemptions ordinaires. J’ai acheté ce livre il y a plus d’un an. Depuis, souvent, je le pioche dans ma bibliothèque, je le trimballe dans mon sac, je le traîne dans mes rues mon métro mon camion, je grappille dedans. Très souvent.
Ce qui est curieux parce que, normalement, je ne devrais pas aimer ce livre. 
Rédemptions ordinaires est un livre chrétien. Ce n’est pas seulement un livre avec des Chrétiens dedans, comme L’Idiot de Dostoïevski ou Le Christ recrucifié de Kazantzakis. C’est un livre chrétien, c’est même un recueil d’exercices spirituels sous forme de poèmes, montrant l’auteur – Farcet – essayant d’intégrer sa foi et sa pratique dans la vie de tous les jours et luttant – mais alors bastonnant, cognant, maravant, avec furie, avec hargne – contre lui-même afin d’essayer de les vivre.
Je n’ai aucune affection pour le christianisme, ni pour aucun monothéisme. Pas tellement à cause de l’Inquisition et des affaires de pédophilie – après tout, le christianisme en tant qu’idée n’est pas plus responsable de l’inquisition et de la pédophilie que l’idée républicaine ne l’est du colonialisme et des camps de concentration pour les républicains espagnols. C’est l’idée même du monothéisme qui me gêne. 
Entendons-nous bien : la vie étant la vie, je comprends très bien qu’on se cherche au ciel une bonne vieille présence phallocrate musclée barbue consolatrice avec une odeur de pastis et de cigarettes. Je comprends qu’on ait envie de règles, qu’on désire qu’on nous dise quoi manger, quand et comment, quoi faire de son zizi et avec qui, qu’on aspire à se libérer du fardeau de penser, à être peinard, spirituellement, une bonne fois pour toute. Parce qu’entre le ménage, le boulot, votre oncle qui vous tripote et la maladie de Crohn du petit, ce n’est quand même pas marrant tous les jours. 
Bref, je comprends qu’on éprouve le besoin de se rattacher à une communauté, à une Église, qu’on soit en demande de religion. 
C’est la foi que je n’arrive pas à admettre. Le fait d’accorder sa confiance, son adhésion intellectuelle, son amour, à un principe révélé selon lequel l’univers entier découle d’une figure mythologique, ex-divinité aquatique dans le panthéon polythéiste d’un peuple proto-hébraïque, voilà ce que je ne comprends pas.
Or Farcet ne parle que de foi, de foi et de pratique, jamais de religion. Il n’est rattaché à aucune Église, à aucun courant chrétien, ne cherche pas le confort, et surtout pas le confort intellectuel.
Au cours des trente dernières années, il s'est fait chier à se construire une spiritualité perso, mixant le message christique avec le Vedanta, un courant de l’hindouisme. Il a réfléchi, travaillé, prié, médité, écrit des livres avec Arnaud Desjardins et Alejandro Jodorowsky, fréquenté les poètes beat, pas les derniers pour les cocktails spirituels, puis s’est mis en tête de transmettre, donc d’avoir des élèves, donc d’emmener des pékins comme vous et moi sur le chemin d’une sagesse qui n’a toujours, à cinquante-huit ans, rien d’évident pour lui. Bref, il ne s’est pas simplifié la vie. 

Et donc il commence raide :

Je me souviens de toutes les fois 
Où j’ai sans le vouloir mais tout en le voulant 
Manqué de respect à mon père spirituel 
Par arrogance, par crispation 
Par réflexe de protection 
De ce qui en moi ne valait pas la peine d’être protégé 
Mais tenait cependant à survivre à tout prix 
Fût-ce au prix 
De ma santé fondamentale 
De mon intégrité 
De la dignité de ma personne 

 (p.9) 

 Dans les pages qui suivent on verra Farcet – je n’ai pas de raison de ne pas appeler comme ça le type qui dit JE dans Rédemptions ordinaires – prendre un avion, sortir d’une séance de dédicaces, s’interroger sur son non-tabagisme, lire des vies de saints, méditer sur la mort devant une bande d’adolescents faisant des acrobaties, interpeller le Seigneur. Quoi qu’il fasse, c’est toujours sur un mode frénétique, mêlant l’introspection à l’auto-flagellation : 

 Je ne fais pas tout le bien que je voudrais 
Et le mal que je ne voudrais pas 
Je le fais, oui je le fais 

(…) 

Je me crois un homme de vraie bonne volonté 
Et pourtant, je ne suis pas toujours en paix 
Sur cette terre de conflits, de malentendus et de doutes 

J’entreprends quelque action dans le cadre de mes devoirs 
Ces devoirs divers et nombreux  
Que Tu m’as attribués 
Et dont je m’acquitte volontiers, avec joie 
Je me dis que je ne faillirais pas 
Que je n’oublierais pas Ton nom, Ta présence, Ton image 
Le pire est que je ne les oublie pas. 
Tu es toujours là, avec moi. 
Et cependant, je faillis. 
Je Te renie une fois, deux fois, trois fois 
J’entends le coq chanter et je pleure amèrement 
De mon inaptitude à T’honorer. 

(pp.21-22)

 On pourrait reprocher au livre de comporter beaucoup de clichés et d’expressions idiomatiques, bibliques ou non. Le cliché, normalement, me hérisse. Mais Farcet ne fait pas dans la petite chose ciselée : « N’est pas Bashô qui veut » (p.63), comme il dit. Son rythme de croisière est le poème de cinq à dix pages, des traversées pleines d’invectives et de fureur, où parfois seulement, un peu d’espoir surnage – par exemple quand le poète vit une épiphanie : 

 C’est à Rouen où 
Sans avoir envie d’être 
Je me trouve plutôt content 

(p.13)

Ou alors quand sereinement il imagine ses vieux jours : 

 Quand je serai vieux 
Si Dieu le veut, si Dieu le veut 
Quand je serai vieux 

Je voudrais qu’on me respecte 
Mais pas qu’on me vénère 

Je voudrai qu’on m’écoute 
Mais pas qu’on m’obéisse 

Je voudrai que l’on me considère 
Mais pas qu’on me craigne 

(p.61) 

etc.

N’empêche que le mal est toujours derrière : 

Chaque jour qui s’écoule 
Me voit de plus en plus effaré  
De plus en plus glacé 

Par la puissance résolue 
Par la passion négatrice 
De la stratégie de survie 
Sur laquelle s’est bâti 
Le sens du moi séparé 

Ce qu’autrefois on nommait diable
Et qu’on représentait
A juste titre
Sous les traits de démons hideux
De succubes grimaçants
De gargouilles expectorantes
De créatures immondes à la langue fourchue

(p.15) 

 C’est moi qui souligne. 

Le mal, c’est le moi. La survie, c’est ce qui s’oppose à la vie, qui est la célébration de l’instant et de la création. Tout le recueil repose sur ces deux axiomes. Pour autant, ça n’a rien de simple. On n’est jamais quitte du risque de l’aveuglement sur soi-même. De nombreux poèmes montrent Farcet en train de se tortiller, pour se désincarcérer d’une dialectique spirituelle large comme un short taille douze ans :

Oh, combien je me montre prompt
A murmurer,
A me dresser sur mes ergots,
A protester de la pureté de mes intentions
Et que cela s’avère vrai ne change rien à l’affaire
Si empressé que je me tiens
A revendiquer ma sourcilleuse intégrité
Preux chevalier de l’intransigeante figure
Cavalier bancal sur son cheval déguisé
A l’assaut de moulins branlants
Qui ne tarderont pas à s’écrouler tout seuls
Alors, hein, suis-je un saint ?
Que nenni, que nenni…
Ne prenons pas en vain le nom
Des serviteurs du Plus Grand 

(p.31) 

 Ce combat perpétuel contre soi-même rend parfois la strophe embrouillée, baroque, difficile à suivre. Normal : c’est l'inconfort, le conflit, que ça travaille. Et ça bouffe toutes les dimensions de la vie quotidienne. La famille :

 La vie de famille est une zone de circulation difficile
Le trafic de l’amour est rarement fluide 

 La famille est un lieu violent
Parce qu’il est violent de ne pas parvenir à aimer
Alors même qu’on le veut, violemment. 

(p.78) 

Les élèves :

Mes élèves, mes chers élèves
Sont des scélérats
Comme moi
Des sépulcres blanchis
Tout comme moi je le suis
Des races de vipère, des tièdes, des hypocrites 

(p.55) 

Et même l’expérience :

 Avoir craché
A la face du Seigneur crucifié
Sur la croix de mes résistances
Sans le vouloir mais tout en le voulant
Par inconscience par jeunesse
Voire, et ce fut plus grave
Par maturité mal mûrie
Par expérience mi-cuite
Par sagacité égarée
Par demi-sagesse
Autrement dit complète folie 

(p.10) 

J’ai pensé à Péguy. Pour le propos, et pour le goût des répétitions. Farcet assène, répète, reprend, reformule, s’acharne. S’il était un instrument de musique, il serait un marteau-piqueur. Et le soin qu'il prend à éclater la tête du lecteur pour ficher sa parole bien profond avant de tout recouvrir de terre n’est pas inutile – encore une fois, on ne peut compter sur rien de solide : 

 Le sol que je foule en bas
N’est pas plus ferme
Que la carlingue couverte de carpette 

(…)

Je ne suis ni plus ni moins
Suspendu dans le vide
Entre les mains de Dieu
Lorsque je repose en ma couche
Qu’en cet instant précis où j’écris
Ces lignes aériennes 

(p.47) 

On finit par comprendre le pluriel des rédemptions du titre : si des instants de grâce existent, aucun n’est jamais définitif. Toujours, il faut retourner au boulot.
Je pense que le message est salutaire. «?Dieu vomit les tièdes?» rappelle Farcet. Or nous vivons à une époque où les grands médias, les magazines féminin, l’édition spécialisée, France 2 le dimanche matin, nous vendent la spiritualité comme un loisir créatif sympa, un petit plus bien-être à caser entre le shiatsu et le yoga. Et la religion comme école de tolérance et de vivre-ensemble, un accessoire culturel sans conséquence.
Je trouve que c’est brader la foi.
Le christianisme est une option philosophique radicale et exigeante – Farcet aime ce mot – qui engage la vie intérieure, le rapport à soi-même et aux autres, qui vous fera tomber dans d’infinis questionnements taille douze ans. J’aime que Farcet rappelle ce christianisme bien net et bien bourrin, celui de Bernanos, de Péguy, de Kerouac – pas celui de Guy Gilbert, le prêtre télévisuel en perfecto qui parle comme une chanson de Renaud.
Farcet n’est pas là pour rigoler. Et ça tombe bien, le Christ non plus : 

 J’ai toujours été fasciné 
Par la colère du Fils de l’Homme 
Non point irritation mineure 
Petit caca nerveux
Contrariété de bon ton 
Réprimande bien dosée
Mais rage, fureur
Blanche indignation
Laquelle lui fait soulever des tables
Renverser des étals
Donner de sa sainte voix
A ce point enragé que de quelques lanières
Il se confectionne un fouet
Dont il use pour frapper, pour bouter hors du temple
Les marchands  

(…) 

Pas de tolérance molle 
De ménagements tièdes 
De protestations timides
Quand c'est la demeure de l'amour
Qui est en jeu  

(pp.39-40) 

Le Christ, c’est le type qui débarque en proclamant « j’apporte non la paix mais le glaive », et son amour est le contraire de la bienveillance cucul.
Alors bien sûr, à force de manier les objets spirituellement contondants, on fatigue parfois, même quand on est Farcet, avec sa verve et son énergie : 

Je suis fatigué
Fatigué de parler
Fatigué de m’égosiller dans le désert jusqu’à ce que ma voix se brise
Fatigué de pérorer
De dispenser sagesse et lumière sur canapé

(p.80)

Évidemment la quête n’est pas toujours au top de l’optimisation du rendement :

Je suis en début de course
Et je suis en fin de course 

J’ai fini de courir, j’ai fini de chercher 
Et je commence juste à vivre 
Je commence à œuvrer
Et travailler, toujours,
Toujours, travailler 

(p.96) 

Cette impression d’être en bout de course, d’avoir déjà donné tout ce qu’on avait et pourtant d’entrevoir à peine le possible début de quelque chose, m’émeut beaucoup. Comme tous les types qui se lèvent à 5 heures du mat pour écrire des poèmes depuis 1998, il m’est souvent arrivé d’avoir cette impression. 
Et je suis certain, ou alors tout est foutu, que c’est pareil pour tout le monde, même hors la poésie.
Que les techniciennes de surface la nuit, les livreurs au feu rouge, les aides-soignants aux couches des vieux, les cadres commerciaux et leur trait de coke, les médecins de campagne qui flippent que la Clio tienne pas l'hiver, les avocats commis d'office et leur douze minutes pour bouffer cent pages d'antécédents judiciaires, le type avec son marteau-piqueur qui me nique ma sieste, je suis sûr que tout le monde, de temps à autre, se livre aux grandes questions à cent balles : est-ce que cette vie de trime vaut le coup alors qu'il y a une chance sur deux pour qu'on se retrouve tous dans un cloaque à mille degrés à en chier pour l'éternité ? Est-ce que je ne me suis pas planté de cosmologie ? Est-ce que je n’ai pas été un salaud quand j’ai fait tonner ma sainte colère sur les secrétaires de la RH ? Est-ce que tous les efforts que j’essaie de faire ne sont pas qu’une manifestation de mon orgueil ?
Et tout le monde est démuni vis-à-vis de ces grandes questions à cent balles. Démuni et inachevé. Moi le premier. 
Et après tout ça, je ne comprends toujours pas la foi. Pourtant, quand Farcet dit : 

J'aborde l'espérance 
Vertu cardinale
Par laquelle personne
N'espère quoi que ce soit 

(…)

Et qui est charité 

Puisque nul ne saurait
Entrevoir ce qui est
La merveille et l'horreur
De la situation
Sans en concevoir
Une radicale pitié
Pour toi pour moi pour nous
Mouches du saint merdier 

(pp.96-97) 

j'ai beau me la péter avec mon athéisme, je ne peux pas le nier : dans la poésie, la mienne et celle des autres, je ne cherche pas autre chose.