Reprendre pied de Raphaël Laiguillée

Les Parutions

10 mars
2021

Reprendre pied de Raphaël Laiguillée

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Reprendre pied de Raphaël Laiguillée

Très étrange ce livre.
Si l'un des poèmes qu'il contient m'avait été adressé par mail, aurait-il retenu mon attention ?
En le feuilletant rapidement, rien ne semble nouveau, on pense à la fois à Michaux et Aragon, filiation revendiquée.
Auteur pas connu, rien de lui sur le web.
Il a publié l'un des rares longs poèmes dans la revue Écrit(s) du Nord en 2014, l'autre en 2015 dans Verso.

Reprendre pied est une expression familière comme celles qu'affectionne l'auteur et qu'il s'emploie à décaler, parfois à partir d'un son, parfois à partir d'une image pour les revitaliser ou dégager bien plus loin (comme une robe à flirt par exemple).
L'un des sens du titre pourrait résonner comme un manifeste, le poète reprenant pied à l'ancienne, il se réenracine dans la tradition de la métrique et d'ailleurs on trouve p. 79 un sonnet parfaitement maîtrisé. Ce qui pourrait faire croire à une certaine nostalgie :

Au passant qui chante on ne reprend plus sa chanson.

Mais la première partie s'intitule Reprendre pied avec une gaule et la seconde, Reprendre pied avec la banane.
Un humour joyeusement idiot suinte de partout mais la mélancolie surgit brutalement comme avec l'un des nombreux faux nez du poète à la fois frère de Villon gouailleur, quinquagénaire sentimental et dépressif, fils reconnaissant et coupable, hédoniste voyageur, hispanophone italo-anglais bien installé en Gaule, célibataire narcissique, pervers souriant, mystique athée avide d'images, travailleur de la langue et de ses formes, diariste gorgé d'auto-dérision, pigeon pigeonnant et pigeant presque tout de la vie comme du monde des mots.
Le texte montre des ressorts et procédés d'engendrement d'une simplicité presque insolente pour produire, au vers suivant des sauts surprenants de beauté et qui flottent comme autant d'énigmes, loin de tout imaginaire surréalisant.
De même, le lexique en général familier, est dense et ne recule pas devant le mot rare et le néologisme.
D'où cette impression d'un foisonnement à la fois familier et dérangeant.
Qui suscite amour et haine salutaire du travail poétique avec l'envie de retrouver, comme lui, un héros de Conrad :

J’irai me cacher comme le colonel Kurtz dans l’ombre d’un temple insensé.

 Pourtant l'auteur du livre se démasque sous son prénom et nom à la page110, à la fin d'un hommage à son oncle paternel Roch Corteggiani à l'occasion de son décès :

ce n'est pas grand chose ces quelques mots

...

mais ils sont de Bernard, le fils de ton frère Jean

...

par conséquent José Bernard
José Bernard Corteggiani

C'est martelé plus que glissé.
À la différence de son pseudo (ou hétéronyme ?) Raphaël Laiguillée, on trouve sur le web une présence de ce journaliste professionnel et réalisateur d'excellents documentaires.
Il a d'ailleurs, sous ce nom, signé en 2018 une descente en flammes de l'anthologie d'Isabelle Garon et Yves di Manno.
On peut donc penser que JBC est venu faire de l'espionnage dans notre microcosme et qu'il s'en amuse, infiltré espiègle et sans peur.

Il n'en reste pas moins vrai que son livre garde de quoi nous aiguiller.

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Éditions Gallimard, 2021
128 p.
14 €



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