Trouée sonore. par Philippe Boisnard

Les Parutions

13 sept.
2003

Trouée sonore. par Philippe Boisnard

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De Joël Hubaut, on sait depuis maintenant belle lurette, qu'il est grossiste en art, grossiste boucher, celui qui coupe dans les collections-étiquetées du monde ossifié, pour construire ses architextures épidémiK. Le travail de Hubaut, comme le soulignait encore Michel Giroud (Joël Hubaut, l'excentrique, 2001), « organise la désorganisation du pseudo-ordre ossifié-gelé pour inventer un organique de la surprise, de l'imprévisible dynamique de la coïncidence non-calculable. ». De Hubaut, on connaît les rassemblements hétéroclites d'objets du quotidien taxinomiés à foison par rite ou rythme de couleurs (le rose, le jaune, etc... ). Mais on connaît moins sa langue tortueuse, torturée, sa langue qui elle-même du trou comblé par la novlangue sociale surgit labyrinthe vivant d'une épidémiK démangeaison du souffle, du corps. Tel que le demande alors Giroud : « et si le père Hubaut », bubutant de sa bouche le blablattement de la langue, « était un nouveau romancier d'une espèce encore inconnue nous déroulant les rhapsodies idiotes de son récit sans queue ni tête, notre épopée terrestre si terriblement stupide » ? Oui, et si ? Si ! En effet, oui, tel semblerait être le cas, avec ce Lissez les couleurs ! à ras l'fanion (Al dante).
  Dans ce livre, Hubaut, reprend à son compte la crise de la langue poétique dont a parlé avec pertinence Prigent dans Ceux qui merdRent, ce creux qui démolit la langue figée de la grammaire de Dieu ou des Nations. Tout d'abord, texte qui n'est pas la trace d'une présence idiolectale d'une extériorité, mais qui prend à sa charge la critique de la fossilisation/réduction de la phénoménalité de la langue par la société et ses repères castrateurs.
  Le fanion, ce fanion, qui apparaît au titre du livre, est celui aussi bien de la nationalité linguistique que celui de la religion, que celui du territoire drapé sous le drapeau bandé. Ce drapeau se découvre ainsi linceul de toute enfance idiolectale : il vient recouvrir la prolifération épidémique et organique du dire, il vient l'étouffer comme la saucisse vient dans la gorge s'enfoncer et réduire le cri ou le rire à n'être plus que gargouillis dépouillé de sa sonation. « La langue de l'origine de la morale contagieuse est comme une saucisse molle dans le trou de la masse infectée par Dieu avec le drapeau pour la pureté de la pensée unique et la langue est comme une saucisse molle qui colle le drapeau dans les poils de la pensée unique » (p.24). .
  Ici, il faut souligner l'ontologie de la novlangue. Elle met en évidence que la morale de la langue n'est pas naturelle, mais est maladive, dégénérescence cellulaire du dire qui s'invagine des syntaxes purifiées et putréfiées des interdits aussi bien politiques que religieux. …cho à Nietzsche et à sa Généalogie de la morale Hubaut indique que la langue contrôlée est établie selon une maladie du corps, une déficience de sa possibilité à être puissante, provenant de son impossibilité à incarner sa volonté. Geste de guerre, contre le clonage des mots dans la bouche : « Chaque langue est la copie de la langue du moule de la masse de la série du trou moulé dans la bouche et chaque homme appartient au moule commun du moulage de l'homme et nous sommes tous des hommes bouchés dans la masse du moule d'uniformisation et nous sommes tous des hommes mous dans ce moulage » (p.17).    Le trou de la bouche selon ce moulage est ainsi réduit à être bouché, empêtré, dans « la loi du moule ». Car c'est bien là l'angle d'attaque et d'approche que suit depuis des années Hubaut, cette question du cloisonnement de l'homme dans l'idéologie, cloisonnement dont il témoigne par les couleurs tel qu'il l'explique à Thierry Heynen en 2001 pour la Galerie Marcel Duchamp - Yvetôt. « Les couleurs me semblent déterminantes dans les relations de territoires, qu'on soit conquérant ou seulement possesseur. Toute forme de propriété implique une protection qui peut virer à l'étanchéité et au blindage totalement belliqueux ! (... ) Je pense à toutes les formes réactionnaires d'ultra-ethnisme, d'ultra-nationalisme, d'esprit sectaire et buté avec ce choix catégorique d'une couleur qu'on brandit comme un drapeau » .
  Face à cela, pour Hubaut : la possibilité de la ligne rhizomique. Face à cela la ligne de fuite d'un idiome non-contaminé par les couleurs des drapeaux, non capitalisé par l'industrie anale du ventre des syntaxes officielles qui créent les étrons étouffants des langues-morts. C'est ainsi que Lissez les couleurs ! peu à peu glisse dans l'hubris d'une langue qui devient prolifique, épidémiK par sa décomposition en boucle de la logique des séquences phonétiques. La ligne de fuite n'est pas par une abstraction ou un retranchement des mots, mais leur foisonnement, leur multiplication par un étouffement de contre-investissement. Elle se compose/décompose à l'image de la fractale, séquence qui se démultiplie, et entre alors en résonance avec les travaux CLOMIX (CLOM signifiant : Contre L'Ordre Moral).
  Glissement, enlisement, empâtement des mots dans la bouche qui, peu à peu, lentement perdent leur moule, pour se réaliser dans une autre langue, non moulée, mais démoulée, non collée au drapeau et à leurs couleurs. Langue qui s'exvagine du creuset où elle est digérée, ou encore s'expérimente en marge de l'intelligibilité : « on beurre le tule de l'yau à frond dans sa bouche et toute la rale gouline les mouches et toute la rale gougou du rfana et toute la rale tiquele l'dra dans la drouette » (p.63) « é gloupe lé glo du releu o brou la vliche o kolo o brou la briche é jecgue la rouche routs dénédu » (p.77).
  À partir de là, Hubaut pose la possibilité de se reconstruire un corps neuf, nouveau, qui de sa bouche parle une langue qui n'est pas étouffée. Cette langue-corps est neuve non pas en tant qu'elle invente, non pas parce que ses mots lui seraient propres, mais parce qu'elle se construit autrement à partir des mots qui lui ont été enfoncés. L'idiolectal n'est pas une langue de l'origine, c'est la régénération des articulations du langage-étron fiché dans la gorge : « Tu peux arriver à modifier chaque mot-saucisse avec la colle de la charcuterie et plus tu colles ta langue et plus tu te décolles de ta bouche collée à la bouche bourrée de saucisses » (p.88).
  L' idiolectal ainsi n'est pas pureté, car la pureté tient toujours à la morale, à l'épuration voulue au nom de Dieu et de la nation. La pureté, c'est ce qui refuse l'obscurité, les zones d'ombre du trou de la bouche et qui veut emplir ce trou des mots-saucisses de la mass-langue. Non, tout au contraire, l'idiolectal est l'impur, « nouvelle langue impure, (... ) une vraie langue impure qui jaillit hors du moule de la purification de la merde » (p.89).
Car « ta langue est une nouvelle parole d'amour pour l'impureté de la vie dans l'énergie du monde et ta parole est une énergie pour l'amour du monde ».