JOURNAL 2020, extraits (7) par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2020, extraits (7) par Christian Prigent

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13/09 [dans le rétro]

 

Relecture des épreuves de la Correspondance Ponge/Prigent.
1968-75 : l’époque « héroïque » (crue telle).
Je n’en ai pas la nostalgie. Mais n’en renie rien. 
Aujourd’hui je peux (j’allais écrire : comme tout le monde) moquer ses travers : trompettes théoriques, tambours polémiques, sectarisme fumigène, pesanteur éreintante des plus ou moins pseudo « savoirs ».
Reste le noyau sensible : l’enthousiasme militant, la générosité ; au plan intellectuel : le choix du profond (du déroutant) ; au plan artistique : le goût de l’invention formelle hors mesure.
Le sens d’une certaine grandeur, aussi : le refus du tout-venant médiatisé, des habiletés mondaines, des connivences petit-bras, de l’arrogance des seconds couteaux.
Il fallait boire directement aux sources de la vitalité pensive du temps : aller parler avec les plus grands. Ponge, donc. Et Denis Roche, Derrida, Barthes, Guyotat…
Les résistances subjectives étaient fortes : inhibition intellectuelle, complexe provincial, timidité sociale. Et même la stupidité groupie.
Mais une fureur contre à peu près tout (sur le terrain artistique comme au plan politique) donnait l’intrépidité et la naïveté qu’il fallait pour passer ces obstacles[1].

 

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25/09 [Dieu, carrément]

 

Michel Surya, texte sur Guyotat. Aucune concession à l’impudeur anecdotique (« j’ai bien connu G. », etc.). Hauteur de vues. Phrasé superbe. Cette langue forme une image exaltante de ce dont elle nous entretient. Sa profondeur stylée contraint à penser. Contre soi-même, au besoin.
Surya aborde le christianisme de Guyotat (les « explications » récentes fournies par ce dernier nous y invitent, en effet).
Ce n’est pas une zone de confort pour le matérialiste sommaire que je suis — qui voit juste enfler les mots : Dieu, Grâce, Salut, Verbe ; et se dit : ils animent de la pensée, certes ; mais la figent, aussi bien.

Dieu est-il autre chose qu’un nom posé sur le trou par où fuit l'effort que font les hommes pour représenter ce qui, rétif à la nomination, implore d’autant plus qu’on le nomme ?

Qui n’a l’intuition qu’il y a un au delà à la nomination humaine : le trou d’un réel innommable ?

Dieu : nom écrit sur le bouchon qu’on y met quand il effraie trop.

Bataille évoque[2] les « mots de sens sacré, dépourvus à la fin de sens intelligible (en conséquence de tout sens) ». Et cite Nietzsche (Ecce Homo) : « Dieu est une réponse grossière […] ; ce n’est même au fond qu’une grossière interdiction à notre endroit : défense de penser ».

NB : Quand Bataille majuscule DIEU, le mot est dans la bouche de Madame Edwarda exposant obscènement son trou : « Tu vois, dit-elle, je suis DIEU… ».  

 

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26/09 [aux logoclastes]

 

Dieu : mot trop gros (l’histoire entière des hommes pèse en lui : comment nous laisserait-il légers du pied, l’esprit délié ?).
Et trop commode (ainsi âme, nature — voire corps).

Ce mot peut aider à penser l’art (l’histoire de…). Pas à faire art.

Les formes que cherche à trouver un artiste doivent, s’il attend d’elles un effet de réel, comprendre ce réel comme différence (aux représentations que l’époque met à sa disposition). Soit : comme négativité. Comme vide. Comme dieu absent, absence de plénitude sensée. Et comme appel à une conversion de cette vacuité en rythmes in-signifiants, en musique. C’est cette conversion qui fait forme.

Il ne suffit pas d’être iconoclaste (de récuser les images en tant qu’inadéquates à l’effet que le réel en vérité nous fait : indignes en somme de la divinité — si le réel est cette divinité sarcastique, s’il n’est d’autre divinité que ce sarcasme fugitif).

Encore faut-il être logoclaste : récuser les mots qui articulent la représentation idéologique d’ensemble (religion comprise). Et former une représentation qui ne soit pas figuration, qui ne nourrisse aucune illusion quant à la possibilité de figurer sans reste, sans vide, les corps, l’histoire, l’expérience, la jouissance, la terreur.

C’est cela que fait Guyotat (quelque explication, voire chrétienne, qu’il propose ensuite de sa geste). La tâche critique est de tenter de montrer, par l’étude méticuleuse des formes, en quoi cette facture, cette « fiction », fait de l’effet : élabore son propre réel, au risque que ce réel-là nous sidère et nous repousse.

En outre (mais non sans rapport) : un tel propos (l’énormité de la fiction qu’il vise) relève du sublime (du dépassement des limites de la mimesis trop humaine) ; nul n’est artiste, n’est écrivain, si à ce sublime il ne voue sa passion (avec une arrogance tonitruante : Guyotat ; ou dans la discrétion poncée : Kafka, Beckett).

Quant aux auteurs (aux hommes), le sur-humain (qui serait dans la vie quotidienne l’équivalent du sublime) n’est pas plus qu’à quiconque à leur portée ni de l’ordre de leur vocation. Sade, dans son donjon, est un petit homme misérable, comme tous : soucieux de ses « compotes » et de ses « étuis », sans plus. Mais, à côté : l’exorbitant rouleau de tempête des Cent-vingt journées…  

 

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28/09 [théorie]

 

Qui évite, écrivant, de se demander ce qui se passe, d’où ça vient, où ça va, quels effets ça fait, ce mouvement non entièrement rationnel qui d’abord étonne celui-là même qui l’impulse ? — pour peu, en tout cas, qu’on ait quelque amour de la rationalité (la raison comme fondement du lien entre gens de bonne volonté). 
Théoriser avant : un « programme ». Ecrire en déjoue toujours les attendus. Heureusement. Si ce n’est le cas, l’a priori pèse, annule le jeu. Mes essais des années 1970 ont cette raideur pré-programmée. Si je les relis : bouffée de honte.
Mais il fallait ça, sans doute : pour qu’une distanciation pensée contrecarre les réflexes poétiques (ceux d’avant la période avant-gardiste) et libère de ces tics.
Théoriser après : assumer (gaiement, d’ailleurs : tout le contraire d’une corvée) la tâche pédagogique, aider au partage, articuler l’exception (qu’est l’écrit) à la problématique pensive d’ensemble (qu’est, et que peut faire, la « littérature » ?).

 

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01/10 [jardins]

 

Petite bataille pour que la mairie de Saint-Brieuc pré-empte les jardins de l’évêché sis au cœur de la ville et en passe d’être vendus à un promoteur (filiale de Bouygues).
L’appel initial comprend cette formule : « la nature a mis 150 ans à façonner ce jardin ». Sollicité pour relire, je modifie : « ce jardin est aujourd’hui la résultante des 150 ans d’histoire qui l’ont façonné ».
Un jardin n’est pas l’œuvre de la nature. Il est un bâti des hommes. La nature, en soi, ne crée que des espaces indifférents aux hommes (le plus souvent c’est l’hostilité du monde réel que ceux-ci y rencontrent).
Ce n’est pas un détail. Idéaliser la nature, par réflexe pieux (l’air du temps), n’est pas une bonne base pour le combat écologique. La précision lexicale n’est pas sans enjeux idéologiques.

Tant que j’y suis : je comprends la volonté des auteurs de l’appel d’avoir, comme premiers signataires, des « personnalités » locales. C’est sans doute inévitable : le monde d’aujourd’hui attend cela.
Mais le faire est accepter la logique de ce monde. Elle est publicitaire. En tant que telle elle relève du commerce généralisé. Ses raisons sont les mêmes que celles qui font qu’on sacrifie un parc public à la pression mercantile.
Qui ne veut pas de cette image du monde ne formule pas son refus en tant qu’artiste ou écrivain. Mais en tant que citoyen, différent d’aucun autre (encore moins supérieur à aucun). Le seul « prestige » et le seul pouvoir d'influence seraient, d’un point de vue civique, ceux des quelques noms qui ne représentent pas qu’eux-mêmes : responsables politiques ou syndicaux, présidents d’associations…

 

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10/10 [caricatures]

 

Pourquoi les caricatures « Charlie-Hebdo » me font-elles peu rire ? Voire crispent quelque chose de profond en moi ?
J’essaie de réfléchir à partir de ceci : toute caricature est un renversement carnavalesque — un retournement par le bas du sublime. Le faux sublime des figures politiques sur-exposées, des grandes têtes molles de la pensée, des stars de l’actualité. Mais aussi la vraie sublimité des instincts de ciel spécifiquement humains, ceux sans lesquels il n’y a même pas d’humanité.
Guère de sublime, aujourd’hui, dans un monde atterré par le pragma des valeurs du capitalisme financier et l’assujettissement des hommes à ces valeurs (un narcissisme replié sur des désirs immédiats et des besoins fabriqués). C’est à peine si on parvient encore à penser ce dont il s’agit (dans l’art, dans la littérature, par exemple).
Les religions dites révélées qui agressivement reviennent (l’islam — pas que lui) sont une confiscation du sublime : elles le traduisent en énoncés dogmatiques, elles sont à leur tour une façon d’atterrer ses exaltations stricto sensu innommables, en les destituant de leur vacuité exaltante, de leur vertige — pour les faire consister et reposer dans la plénitude de « noms » (d’écritures) sacralisés.
Si le sublime s’en va, de même la justification de son renversement en caricatures. N’en reste que le bas, en soi, la bassesse : une beauferie rigolarde, vaguement pornographique, conforme à la trivialité d’un monde de part en part profané. De quoi, effectivement, se trouver un peu gêné aux entournures. D’autant plus gêné qu’on tient par ailleurs sans réserve aucune à la « liberté d’expression » manifestée, entre autres, par des caricatures provocantes.

Codicille : « l’esprit » Charlie-Hebdo (de même l’esprit Canard enchaîné) m’a toujours été étranger — il y a en moi, face à cela, une « censure » (subjective — mais qui ne relève pas que du « goût » esthétique).
Il y va d’une résistance, spontanée, peu pensée.
Résistance morale : à la vulgarité des connivences joviales.
Et résistance politique : à l’anarchisme ostensiblement « non dupe », au bout du compte élitiste.

 

 

 

[1] La même intrépidité juvénile aveuglait, bien sûr… Il m’aura fallu du temps pour voir le pharisaïsme de Tel Quel. Celui qui a donné le fourre-tout de L’Infini. Et fait, à partir de Femmes, s’effondrer l’œuvre de Sollers dans l’académisme et la virtuosité mondaine.

[2] In Œuvres complètes (Gallimard, 1976), tome VIII, p. 414.