Jean-Christophe Averty (1928-2017) par François Huglo

Les Célébrations

Jean-Christophe Averty (1928-2017) par François Huglo

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            Ni populiste ni élitiste, cinglé de music-hall et d’avant-garde, Jean-Christophe Averty déclarait : « J’ai eu deux influences dans ma vie : Orson Welles […] et Isou ». Il ajoutait : « Traité de bave et d’éternité a énormément influencé le cinéma contemporain puisqu’il l’a dégagé de la gangue imbécile de la rhétorique habituelle où l’on enfile des plans pour raconter une histoire, ce qui a très peu d’intérêt » (Catalogue de présentation du Traité de bave et d’éternité, Paris, Centre Georges Pompidou, février 1995).

 

            La promotion 1948-1950 de l’IDHEC est « celle qui a fait la télé, bien ou mal » (J-C.A., entretien À voix nue, France Culture, novembre 2015). Elle était alors à inventer. Entré à la RTF en 1952, nommé réalisateur en 1956, il est attaché à la SFP depuis fin 1973. L’expérimentation de ses débuts s’inscrivait dans une perspective de démocratisation (décentralisation théâtrale, Maisons de la Culture). Les « missions » du « service public » étaient de divertir, informer, élargir les connaissances, stimuler la curiosité. La télévision d’Averty ne s’adresse ni à une masse (« mot affreux »), ni à une cible à sonder : « on ne sonde que les malades ». Il pense comme Brecht que « la seule marque de respect que l’on doive aux spectateurs, c’est de ne jamais sous-estimer leur intelligence ». Une intelligence par personne. « Les grosses émissions dites populaires sont une véritable insulte pour les gens auxquels elles s’adressent ». Averty ne cessera d’alerter présidents et ministres sur la dégradation d’une télévision « livrée aux sondages ». Contre les projets de télévision privée, les restrictions financières, l’éclatement de l’ORTF en 1974, il déclare : « La télé sera bientôt morte et nous vivons ses derniers instants. L’ère Méliès est finie et on s’aperçoit que la télé, en fait, a été inventée pour vendre du savon » (Télé 7 jours30/7/70).

 

            Ce refus de la loi du nombre (de « Légion » que Jean Cassou désignait comme l’ennemi) et de la prise en masse, est la conséquence du respect de chaque spectateur considéré comme un lecteur supposé actif et complice, « semblable » et « frère » dirait Baudelaire. L’égalité entre libertés des « tous uns » les oppose à la servitude du « tous Un » (Miguel Abensour, La Boétie prophète de la liberté). Ceux qui disent « les Français », « l’opinion », « le public », « les jeunes », « les femmes », etc., croient en l’existence de la moyenne statistique comme Hegel croyait voir l’âme du monde à cheval. Nous sommes cernés par les assignations à résidence : chacun est réduit à son identité à droite, à sa communauté… à gauche ? C’est pourtant la même chose. « La politique, je m’en fous. On a le sort qu’on mérite dans l’existence. Il ne faut pas l’attendre de la transcendance politique », déclare Averty. Ni de ses sommations : « Il fallait être ci ou ça ». Cela ne l’empêche pas de parler de « capitalisme », à propos de Méliès : « Il avait commencé brillamment. Le capitalisme l’a tué ».

 

En 1946, Averty rencontre Breton. Entre 1947 et 1949, il assiste aux réunions hebdomadaires du groupe surréaliste au Café de la Place Blanche. Mais il ne trouve « aucun intérêt » à l’ésotérisme, et considère le surréalisme comme une source d’inspiration parmi d’autres : Arcimboldo, le douanier Rousseau, Lautréamont, Ducasse, Raymond Roussel, Jarry surtout, l’homme et l’œuvre : « j’aime tout, même les défauts ». Créateur pour la télévision d’Ubu roi ou les Polonais (1965) et d’Ubu enchaîné (1971), Averty est nommé Grand Satrape Transcendant du Collège de ‘Pataphysique.  Lautréamont et Rimbaud ne sont pas seulement à lire. Il faut, selon Averty, regarder les pages : comment sont distribués les chapitres, les lignes. Lui-même ne se considère pas comme un metteur en scène, mais comme un metteur en page. Fidélité à son amour d’enfance pour la BD, Tarzan, Flash Gordon, Mandrake le magicien, Pim Pam Poum ? « J’étais à mon affaire », dit-il. Ses acteurs ou chanteurs seront des marionnettes intégrables à des graphismes, sans profondeur de champ : écriture à plat, travail d’imprimeur, écran ouvert comme un magazine. D’où la connivence, les échanges avec Hara-Kiri. Dans sa monumentale biographie Cabu Une vie de dessinateur, Jean-Luc Porquet raconte : « Àpartir d’octobre 1963, le réalisateur Jean-Christophe Averty, qui s’invite souvent aux réunions du lundi, tout comme Pierre Dac et bien d’autres, fait scandale avec son émission "Les raisins verts" diffusée sur la seule et unique chaîne de télévision. Il invite Bernier à venir y présenter ses très loufoques "jeux bêtes et méchants du Professeur Choron". Sa première apparition, le 9 novembre 1963, donne un sérieux coup de pouce à Hara-Kiri. Les ventes s’envolent ».

 

La politique démocratique, vraimentde Jean-Christophe Averty, c’est l’abolition des frontières entre les disciplines artistiques, la mobilité, la fluidité, la contamination. Aucun cloisonnement entre chansonnette, jazz, musique d’avant-garde, magazine, pièce de théâtre, bande dessinée, peinture surréaliste. Un bel exemple : le clip de Melody Nelson, son errance à l’intérieur d’un tableau de Delvaux. Quand il avait rencontré, dans une boîte du Palais royal, Gainsbourg qui deviendrait son ami, celui-ci lui avait dit : « tu prends le piano », le temps de se promener un peu. Autres amis : Claude Luter, Martial Solal qui composa pour lui « Averty c’est moi », Aznavour qui « a été utile au jazz et l’a servi, un type bien », Dalida, « une femme intelligente », Guy Marchand, Grosso et Modo, Pierre Richard, les frères Jacques (qu’il a imposés à la télé), les anciens « branquignols » (Jean Carmet, Galabru), sans oublier Louise Petit, découverte rue des Martyrs où elle chantait les chansons qu’elle écrivait. « J’ai trouvé plus agréable de travailler avec Louise Petit qu’avec Maurice Chevalier ». Par elle et par quelques autres, il tourne en dérision la promotion télévisuelle des variétés.

 

Dali, trait d’union entre Gainsbourg et Averty ? C’est en tournant en 1966, à Cadaqués, un film « avec et contre Dali », qu’Averty rencontre Duchamp, qui lui donne « un cours d’appréciation des formes ». Il a « donné un mouvement à la peinture ». Avec ses accumulations ses télescopages, son écriture jazz (Gilles Margaritis : « Une définition de la télévision ? C’est du jazz ! Vous souriez ? C’est l’improvisation sur un thème donné »), l’image de synthèse se voudra, selon le vœu de Duchamp, « exposition extra-rapide (= apparence allégorique) de plusieurs collisions » (Duchamp du signe). La proposition d’un film sur Duchamp fut repoussée par des « décideurs » qui l’ignoraient (Dali était plus « porteur »). Mais Averty est certainement plus proche de dada que du surréalisme. Son humour noir, celui d’Hara-Kiri, répondent à la définition de dada par Hugo Ball, dans son Journal : « une farce du non-sens où se trouvent toutes les questions fondamentales ». Ou à celle d’Hans Richter : « un signal d’alarme de l’esprit contre le déclin des valeurs, la routine et la spéculation ». Dans son Jean-Christophe Averty (Dis voir, 1991), Anne-Marie Duguet juxtapose les chapitres « Tenir la scène à distance » et « Les stratégies de l’humour ». Dans le même esprit, citons ces deux autres titres : « La télévision comme table de dissection » et « Machination, magie, malice et merveilleux ». L’esprit de sérieux n’étouffait pas Averty. Le ressentiment non plus. « On vit très bien sans succès, en ne faisant que des bides, c’est ce que j’ai fait ». De préférence avec « des hommes de culture. Pas des brutes politiques ou industrielles ». Politique de l’amitié. Politique de la distance : « C’est amusant de choquer, à condition de rester poli ». De la curiosité : « Je ne m’ennuie jamais, tout m’intéresse ». Une joyeuse invitation, avant comme après 1968 et son cinquantenaire, à secouer les servitudes volontaires.