DÉBAT CRITIQUE : F. Huglo et J-M. Baillieu à propos d'O. Domerg

Les Incitations

15 oct.
2018

DÉBAT CRITIQUE : F. Huglo et J-M. Baillieu à propos d'O. Domerg

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À propos de l’article de F. Huglo sur le dernier livre d’Olivier Domerg

 

 

 (Critique interne, critique externe)

 

On n’a pas affaire à un débutant, à un premier livre. Olivier Domerg « écrit depuis plus de vingt-sept ans sur le paysage ou dans le paysage » (4èmede couv.) et une vingtaine d’ouvrages a été publiée par divers éditeurs suscitant des critiques attentionnées. A l’échelle du microcosme de la poésie contemporaine française, il est donc connu et reconnu, il a une notoriété certaine qui lui permet d’avoir son mot à dire sur ce qu’il publie, et ce d’autant plus que le livre est issu d’une résidence en octobre et novembre 2013 que l’auteur semble avoir appréciée. Comment se fait-il dès lors qu’un critique appréciant l’œuvre de ce poète ne soit pas enthousiaste quant à cet opus-ci  qui a eu le temps d’être peaufiné ?
Quand il s’est agi d’écrire à propos de la fameuse Place Ducale de Charleville (-Mézières), le poète Michaël Batalla s’est désisté estimant que cette place « n’avait pas besoin de lui ». Olivier Domerg a relevé le défi « en lieu et place » d’icelui (d’où le titre). Avec le sérieux qu’on lui connaît, il s’y est installé au quotidien et à différentes heures du jour (peu de la nuit) pour « composer un poème » (p.17) ou plutôt une « ode prosaïque à la Ducale» (comme le note Michael Foucat dans la postface). Sous la tutelle de Francis Ponge qui a droit à cinq citations (dont une en exergue), voici quinze « mouvements » de quatre à neuf pages encadrés par un prologue et un épilogue un peu trop didactiques. Le poète propose une intéressante variété d’écriture (descriptive, séquentielle, télégraphique,…) pour exposer au lecteur le résultat de ses stations topographiques agrémentées de notations et réflexions historiques, sociologiques, météorologiques, architecturales qui concourrent à visiter et à rendre l’esprit du lieu ou plutôt « la sensation du lieu » et « le lieu comme sensation ». Quoique inégal, c’est pas mal vu et rendu, d’autant que le poète a un certain recul, mais de là à envisager que « si cette place n’est pas n’importe laquelle, elle vaut et vaudra pour toutes les autres » (4èmede couv.), il y a un pas trop vite franchi. Toute place n’est pas aussi emblématique et centrale que cette place Ducale-là. Chacun d’entre nous qui circule un tantinet pourrait dresser une typologie de places dont la diversité (taille, emplacement, fréquentation, histoire,…) n’est pas négligeable. La notion de « place » ouvre à une diversité quasiment clivante, et on ne voit pas en quoi celle-ci serait représentative de toutes les places alors qu’elle s’en distingue comme une équipe du haut de tableau de la Ligue 1 de football n’est que la partie émergée d’un iceberg qui s’enfonce jusqu’au plus petit village français... L’assertion : « Et ce livre, parle et parlera, à travers elle (la Ducale), de toute place. De toutes les places » (4èmede couv.) est donc loin d’être exacte donnant au projet comme un parfum de vaine présomption, d’autant que…
La mise en pages (signée Juliette Roussel) n’aide pas le projet à se déployer : le prologue, l’épilogue et chaque mouvement sont précédés d’une feuille blanche recto-verso avec seulement le numéro (gris clair peu lisible) du mouvement au recto, soit 34 pages inutilement blanches dans ce qui se veut « un poème » auquel elles ne participent en rien, et même, en le coupant une quinzaine de fois, le parasitent, lui nuisent, d’autant que, pour ponctuer son rythme, le texte n’est pas avare de lignes blanches. Ajoutons à cela une police de caractère « faune» créée « par Alice Savoie dans le cadre d’une commande du C.N.A.P. » qui serait, à nos yeux, plus adaptée à une brochure commerciale, et le corps de caractère des pages annexes (notes, notice bio-biblio) qui aurait aussi pu être réduit car, quand même, le principal de l’ouvrage est le texte du poète, victime aussi à nos yeux de cette présentation inadéquate, comme une mise en scène saborde parfois le texte d’un dramaturge.

Jean-Marc  Baillieu

 

 

Votre point de vue m' est précieux. Le mien est rarement celui d'un critique, dans le sens où je porte rarement un jugement. Généralement, quand un livre m'indiffère, j'évite d'ennuyer "mes" lecteurs (ceux du site) avec ça. Quand j'y plonge, j'y plonge. Loin de toute lecture en diagonale, il s'agit bien d'immersion : la note de lecture (plutôt que note critique) s'éloigne à peine des notes de lecture crayonnées dans les marges. Ce travail (ne me forçant jamais, j'hésite à employer ce terme) ressemble à la fois à l'étude de texte que, de la seconde à la terminale, nous devions présenter sous forme de dissertation, et à l'article de presse, informatif si possible, où seraient photographiés le texte (dont je propose des échantillons) et les impressions de lecture elles-mêmes, où les commentaires ne sont qu'ébauchés. Citer, c'est déjà acquiescer (sauf quand c'est pour accabler !), partager : " regardez ce que j'ai trouvé ". Mon enthousiasme est donc implicite. Quant aux réserves, elles sont rares car je prends le livre tel qu'il est (ou je le laisse tomber). J'essaie de me mettre à sa place (sic), de parler pour lui, mais pas en le chassant, plutôt en m'effaçant moi-même (pas complètement non plus). Votre travail est vraiment celui d'un critique, au sens où l'entend Valéry : " La critique, en tant qu'elle ne se réduit pas à opiner selon son humeur et ses goûts - c'est-à-dire à parler de soi en rêvant qu'elle parle d'une œuvre - la critique en tant qu'elle jugerait, consisterait dans une comparaison de ce que l'auteur a entendu faire avec ce qu'il a fait effectivement ".(Tel Quel, tome II). C'est exactement ce que fait votre recension, et elle le fait très bien. La mienne cherche et trouve ce que l'auteur a entendu faire dans ce qu'il a fait : je marche dans sa combine, si vous voulez. Si je ne marche pas, je ne lis pas. Ainsi, j'ai trouvé dans son propos à la fois " une " place et " la " place. Quant à la facture du livre, je constate avec plaisir que les livres de Domerg ne se ressemblent pas entre eux. C'est comme une jam session, où il jouerait avec des musiciens différents. La mise en page et les caractères m'ont un peu gêné au départ, puis j'ai joué le jeu (ai marché dans la combine, là encore). Je pourrais aussi comparer à une chanson qu'on entendrait avec des arrangements (ou un tempo, une interprétation) inhabituels : ou on pousse des hurlements (ça m'arrive), ou on s'y fait et on finit par leur trouver un charme.

 

François Huglo