Littérature déconfiture ? par Jean-Pierre Ostende

Les Incitations

06 déc.
2010

Littérature déconfiture ? par Jean-Pierre Ostende

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It's too late to say littérature
(Aujourd'hui recherche formes désespérément)



Pour Jean-Charles Massera la littérature contemporaine n'a pas la patate et n'a pas d'effet (sauf en somnifère) parce qu'elle se traîne (agonise) dans une forme inadaptée qui l'empêche de penser le monde contemporain.
Pour dire cela, il choisit une revue de 180 pages : huit mini-essais incisifs de Jean-Charles Massera (JCM) précèdent des entretiens avec des auteurs (ou artistes) suivis d'extraits d'œuvres exemplaires des nouvelles formes, des formes opérantes, (Sandy Amerio, Eric Arlix (co-auteur avec JCM du Guide du démocrate), Patrick Bouvet, Thomas Clerc, Claude Closky, Louise Desbrusses, Jean-Yves Jouannais, Martin Le Chevallier, Loreto Martinez Troncoso, Yves Pagès, Julien Prévieux, Arnaud Viviant) et enfin un texte de Jean de la Ciotat (alias JCM) Le Dalaï-Lama, mon cul, oui. Sous la couverture au fond, un DVD nous offre des extraits d'œuvres à la forme opérante.
C'est argumenté et à lire en détails.
Après son constat (la littérature est mort-vivante), JCM diagnostique : Les vieilles formes littéraires (roman, récit, nouvelle, poésie) empêchent de penser notre époque parce qu'elles nous figent. S'ensuit une série d'attaques contre le style en général et les plumes molles.
D'abord le style. Le style serait le pire ennemi de la pensée, un truc de vieux décorateur beauf à la ramasse. « Le style comme un des outils de refoulement du sens et de la pensée les plus puissants de la littérature du XXème siècle. (p 36)
Les idées, au contraire, il en veut, et là-dessus il moque le propos de Céline : Les idées, rien de plus vulgaire.
Il faudrait donc oublier le style et s'adapter au monde moderne, en particulier tenir compte de l'art contemporain depuis cinquante ans (Vito Acconci, Bruce Nauman, Martha Rosler), éviter le confort, l'immobilité, la répétition, grosso modo le bon vieux roman bon vieux fauteuil. D'accord, on ne peut pas écrire sans l'Histoire (littéraire, artistique, sociale) et faire comme si ce qui nous précède et ce qui nous entoure (même ce qui va nous arriver) n'existait pas. Là-dessus, JCM mouille son Blackberry : « Comment faire pour représenter raconter cette simultanéité d'informations qui me parviennent en deux heures de surf sur le Net ou entre deux avions quand je consulte mes mails, écoute mes messages, prend connaissance des dossiers que l'on vient de m'envoyer (... )? Avec des pinceaux? »
Il nous propose donc d'en finir avec la figure de l'écrivain, l'artiste, le sculpteur, l'installateur, le musicien, le vidéaste, le cinéaste « à jamais »... Il ne faut pas se glacer dans une pratique. Il faut une écriture dont le livre ne serait plus qu'un des supports possibles, ne pas chercher ce que l'on peut exprimer avec un médium mais chercher le médium adéquat en fonction de ce que l'on a à dire. « La question n'est pas de savoir ce que je peux dire avec telle forme mais plutôt de se demander de quelle forme j'ai besoin pour dire, travailler, opérer (sur) tel ou tel objet. (p36)
Il y a beaucoup d'énergie dans le propos, de stimulant, de risques pris. Pourtant, il me semble un peu court (ou provocateur?) de prétendre (et de souligner) que Beckett, Céline, Derrida, l'ensemble des poètes sonores ou pas sonores, l'ensemble des romanciers et des auteurs d'autofiction, ne pensent pas le monde (ils ne pensent pas, alors?) et qu'ils sont clos sur eux-mêmes dans la facilité d'une écriture ça'm'suffit tandis que les autres, les champions NF (nouvelles formes) auraient de meilleures prises (l'efficace) sur notre époque. Il me semble aussi un peu exagéré de présumer tous les rayons de librairies lourds de coquillages et crustacés (le bijou décoratif ou les formes closes sur elles-mêmes). Il est encore naïf d'avoir tant confiance dans les effets et l'efficacité de la littérature (et de l'art) sur le monde. A moins de parier sur le string équitable contre la bombe atomique. Il me paraît un peu rapide de supposer que l'idéologie dominante infeste seulement les vieilles formes. L'idéologie dominante est partout. Y compris dans les NF qui sont souvent transformées (récupérées? fabriquées?) en purs produits de divertissement (ou alors ignorées) et deviennent du spectacle sur un marché du spectacle. Si les récits nous endorment, pourquoi pas les spectacles et les clips? (« Les histoires endorment, nous absentent du monde. » (p 39)
Le nouvel esprit revendiqué par JCM («La mobilité comme condition d'être au monde ») fait étrangement penser au (passionnant) Nouvel esprit du capitalisme (Eve Chiappelo et Luc Boltanski, éd. Gallimard) et c'est une posture très occidentale, peut-être (à moins d'ethnocentrisme1de ma part) en train de s'imposer au monde entier. L'entreprise moderne vit (et meurt?) de l'obligation de nouveau, les consommateurs aussi, tout doit devenir obsolète (le poème sur short message service koi 2/9? ou bande défilante électronique à l'aéroport s'oubliera aussi très vite). Tout doit aller vite, il ne faut pas s'ennuyer (le diable gît dans l'ennui?). D'ailleurs la question de la vitesse, de l'ennui et du temps imprègne tout le numéro de la revue.
Pour JCM, le roman est trop long à lire et ne correspond plus à notre vie contemporaine, le long est estoufadou (étouffe-chrétien), il nous faut du court qui pense. « De toute évidence le récit long, arborescent ou non, n'est plus du tout le format qui correspond à nos expériences de vie, à nos modes d'être, aux situations et à l'espace dans lesquels nous passons des temps de plus en plus courts. » (p31) Au passage, nous notons que notre défenseur du court-adapté-au-monde-moderne bourre quarante pages de cent mille minuscules caractères et publie par ailleurs des livres imprimés sur des fibres cellulosiques végétales (papier)2.
Mais revenons à la vitesse, au court et à l'idéologie. L'entreprise moderne a aussi tendance à vouloir tout et tout de suite, sa règle est souvent devenue « vorace ou mourir ». Le durable n'est pas son point fort, la reproduction et la survie de l'espèce non plus. Y aurait-il d'un côté les écrivains ou artistes qui visent naïvement un au-delà (quitte à se placer hors du temps) et de l'autre les fast and furious qui veulent, plus pragmatiques, un ici et maintenant pour être dans leur temps et absolument modernes?
Il n'est pas certain que les propos de JCM ne rejoignent pas, sur certains points, la littérature du management (du genre : Est-ce que la ménagère de moins de cinquante ans a encore envie de twitter sur Kafka et Borgès alors qu'il y a eu Malévitch, Schönberg et Joyce?). Je répète : il n'est pas certain.
Alors, les propositions : utiliser la langue de l'ennemi (ennemi revient souvent), pour éviter l'ennui du récit et les genres périmés : roman, nouvelle, poésie (surtout sonore), comme la peinture à l'huile, l'aquarelle ou la mosaïque.
Or, si la langue de l'ennemi c'est le récit (Le récit est devenu l'un des principaux outils de domination et d'instrumentalisation des corps, des consciences et des compétences, p 38) et que le récit est flagada, est-il vraiment clair d'utiliser la langue de l'ennemi?
Ce numéro fourmille de sujets de débat : La lecture orale sans message, (façon bibelot élaboré de performeur tac tac hop hop), peut-elle procurer un seul plaisir physique et cela ne suffit-il pas? (Aïe! «a me suffit!) Les auteurs contemporains sont-ils dans la volonté de faire sens à tout prix mais avec des moyens d'un autre âge? Une littérature qui veut trop tenir compte de son temps (minitel, télégrammes, samplings, par exemple) et en faire un critère absolu, n'est-elle pas condamnée à se disloquer très vite? Là, d'ailleurs, la réponse de JCM pourrait être : Pourquoi ne se disloquerait-elle pas et quelle est cette manie (illusion, facilité) de vouloir des formes éternelles?
Il y a la colère (souvent justifiée) de JCM contre les tricoteurs de récits soporifiques (le pantoufle club des prix littéraires). Il y a aussi de l'humour, de la drôlerie. JCM regrette qu'il n'y ait plus ni débat ni courant artistique pour réfléchir au monde. Nous ne savons pas si JCM a été enfant de chœur mais ses propositions sont celles d'un croyant (dans la démocratie, les héros, les bons & méchants) et sa production est souvent sentimentale, burlesque et nostalgique. Parfois cela paraît désespéré. Le désespoir n'est pas ce qu'il y a de plus nouveau au monde.



1Jack Goody, Le vol de l'histoire. Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. Gallimard 2010.
2Il écrit aussi des chansons, a tourné un clip et exposé en solo à l'IAC de Villeurbanne en 2010.

Le commentaire de sitaudis.fr à propos de
It's too late to say littérature
(Aujourd'hui recherche formes désespérément)
Une proposition de Jean-Charles Massera
revue Ah! #10, éditions cercle d'art, 2010
19 €