Panégyrique de Georges Hassomeris

Les Incitations

22 janv.
2019

Panégyrique de Georges Hassomeris

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Mais de qui A&dman était-il le pseudonyme ?

 

 

Prenons les choses dans l’ordre, avec méthode.

Des origines à Téos, en Ionie, l’un des principaux berceaux du matérialisme antique doublé d’un haut-lieu dévolu au culte de Dionysos.

Georges Hassomeris sera donc fils d’Héraclite d’Ephèse, de Lucien de Samosate, de Démocrite, et plus largement de Diogène le cynique, de Chrysippe le stoïcien (dont les doxographes précisent qu’il mourut de rire), d’Épicure, ad lib.

Et par conséquent, Georges Hassomeris sera aphoriste, champion de l’épigramme et des pensées-slogans.

Une légende familiale, celle d’un grand-père nommé Mertinos qui aurait projeté d’assassiner le roi Georges Ierde Grèce au tout début du XXesiècle*. Sa tentative ayant raté, il aurait pris la fuite et changé son nom en « Hassomeris ».

Où l’on comprend que Georges Hassomeris sera maître ès mythmaking.

Des émigrants grecs qui quittent l’Asie mineure, fuyant les massacres turcs durant la « Grande Catastrophe », mais que la République et le patronat français qui les accueillent pour venir grossir les rangs de la main d’œuvre industrieuse, verront longtemps comme des parias.

Georges Hassomeris réinvestira positivement le stigmate du « métèque » contre ce qu’il nomme le syndrome des « gaulo-gaulois », et se fera l’inlassable mémorialiste de cette diaspora.

L’enfance et l’adolescence passées dans le quartier grec du Réveil, à Pont-de-Chéruy (Isère), creuset où l’élégie, la force d’une communauté sans cesse réimaginée, le philhellénisme, la modernité industrielle et les luttes sociales se conjuguèrent au plus haut degré. Une école où l’on apprend le grec, une église orthodoxe et un bistrot : L’Acropole (avec spécialités grecques le midi).

Georges Hassomeris sera la réincarnation d’un Dionysos prolétarien, préférant l’Ouzo au Pastis.

Un père qui bâtit une villa à la façade de temple grec, avec colonnes (ordre ionique), métope et fronton, une frise représentant un archer grec sur son char, fuyant l’avancée de soldats perses accompagnés de lions, des sculptures du discobole et diverses Aphrodite dans le jardin, sans compter les plâtres des sept nains… Georges Hassomeris, komboloï en main, oscillera entre Groucho Marx et Aristophane.

Un oncle maquisard, un autre fusillé par les allemands à 18 ans, voilà que semble se dessiner comme un premier plan général d’existence.

Georges Hassomeris naît en 1953.

Il sera donc grec, poète, et communiste.

Des études de philosophie et d’histoire, comme deux pôles d’un même balancier : l’histoire sera (re)faite en storia, insistant sur le reportage diachronique des processus de domination impérialistes et capitalistes, tandis que la philosophie européenne sera passée au crible d’une critique matérialiste autant que classiste.

Pour Georges Hassomeris, polyglottisme, poésie et dialectique ne feront qu’un.

Du militantisme pur et dur aux côtés des TCL (Troupes de Choc Léninistes, et non pas Transports en Commun Lyonnais), clefs de douze en main dans les soubresauts de l’après-Mai 68, prêt à en découdre au moment de la scission de l’université de Lyon (en 1973).

Georges Hassomeris entamera une longue traversée sur le paquebot PCF, la Grèce toujours en ligne de mire. Axelos, Castoriadis (« chez Casto y a tout c’qui faut ! »), une foule de camarades et une odyssée qui démarre dans le marigot lyonnais.

Sur le plan des subsides, un nombre incalculable d’emplois tous plus temporaires les uns que les autres. Seule la poésie permane. Une poésie militante, parfois lyrique, tantôt didactico-circonstancielle, toujours excédée – politique.

On apprendra que Georges Hassomeris descend d’Agrippa d’Aubigné.

Georges Hassomeris ne sera jamais du côté des tièdes : le rouge sera porté vif plutôt que rosé, appartenant à la génération qui pense que la dialectique peut à coup sûr casser des briques.

Débarquant à la deuxième soirée organisée par la revue BoXoN en avril 1998, Georges s’inscrira avec maestria dans le groupe, contribuant au fil des ans à sédimenter l’esprit BoXoN autour de ses interventions souvent improvisées à partir d’un matériau textuel hétérogène, déployé comme une carte mentale devant lui, n’hésitant pas à mobiliser de nombreux adjuvants performatifs (casque de chantier, rames, verre de vin et boudin, etc.) à l’appui de ses gloses.

Georges Hassomeris sera ainsi un performeur poético-burlesque (comme il l’a proclamé lui-même à l’âge de 7 ans).

Débordant les genres et les codes dominant le milieu littéraire, arpentant la scène poétique contemporaine avec nonchalance, Georges Hassomeris réussira à faire de son humour façon Hara-Kiri un puissant ressort d’écriture.

On en jugera par son « éloge » à Martin Heidegger, paru dans Le Nombril d’or, dans lequel il narre que pour remercier le philosophe allemand d’être venu « à Athènes pour enseigner / La philosophie aux Grecs », ces derniers décident de l’initier « aux Mystères de Dionysos » et « au secret de la choucroute bavaroise garnie. »

Faut-il parler de tournant expérimental dans les années 1990 ? Des collages génialement foutraques où domine le collé-posé, des conférences-performances croisant les influences d’artistes chicanos de la côte ouest (Guillermo Gómez-Peña) et la réinvention du Cynisme grec…

Georges Hassomeris sera désormais « A&de cacophonique, méta/grec & crypto/Dada », ou encore « The Dada of Troie Way of Life » à lui tout seul.

En suivant cette pente, Georges Hassomeris viendra émarger dans la nébuleuse de la poésie-action, gravitant à bonne distance de ses initiateurs Bernard Heidsieck, Julien Blaine et Henri Chopin. On le croisera en 1999 au colloque de Cerisy consacré à la « poésie sonore / poésie-action », organisé par Jean-Pierre Bobillot et Bernard Heidsieck.

Il sera d’ailleurs un proche de Jean-Pierre Bobillot, comme d’Alain Robinet, également disparu il y a peu, multipliant avec eux les lectures et les projets divers (revues, festivals…), mais aussi de Pierre André (alias Dédé la Taloche), archéologue iconoclaste.

Georges Hassomeris demeurera un fidèle compagnon des revues inscrites dans la lignée des néo-avant-gardes et des littératures expérimentales, publiant régulièrement dans Doc(k)s, Maison Atrides et Cie, ou enfin Offerta Speciale, fréquentant lors de plusieurs séjours turinois Carla Bertola et Alberto Vitacchio. Il sera de toutes les lectures BoXoN, au TNT de Bordeaux, à l’ENS de Lyon, à la librairie Gantner de Rotterdam, au Palais de Tokyo, à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, à la Médiathèque de Saint-Ouen, au Festival Voix de la méditerranée, au Festival Poésie Marseille, comme dans les lieux les plus interlopes fréquentés par le collectif depuis 21 ans.

Responsable du Collectif Culture du PCF, membre du bureau de La Maison de la Poésie/Rhônes-Alpes, co-fondateur avec Pierre Vieuguet de la collection « L’État des Lieux » et du département de traduction « Langues Anciennes » de La Maison de la Poésie/Rhônes-Alpes, directeur de la rédaction internationale du Foudulire, membre de diverses associations franco-helléniques, membre éphémère du groupe punk AnarKotik, co-fondateur avec Stéphane Juranics du collectif SIC (Sauf Indication Contraire) ; Georges Hassomeris sera « guénérrrâlissiiime », un poète à la boutonnière bardée de médailles – à moins que ce ne fussent des pin’s – parodie vivante d’un héros sorti tout droit de l’ère soviétique.

Des Cahiers de Dionysos (Ateliers de l’Atlantide, 1976) à La Conjonction & (Cairn, 1992), de Mathématique errante (Cairn, 1993) à Il &st toujours Big/Bang désormais (Éditions du Rewidiage, 1999), du Nombril d’or (Voix éditions, 2002) à Vive la baisse tendancielle du taux de profit moyen !(Le Temps des Cerises, 2008), il publiera pas moins d’une vingtaine d’ouvrages, dont une anthologie bilingue de poésie américaine, Changer l’Amérique (Le Temps des Cerises, 1995) dont le titre explicite les intentions contestataires. Georges Hassomeris aura d’ailleurs des éditeurs fidèles, Richard Meier, Alain Hélissen, Francis Combes…

Poète-lecteur boulimique, Georges Hassomeris écrira : « Lire Fatigue, La Mort Viendra & Elle Aura Tes Yeux. »

Georges Hassomeris saura se forger une écriture très particulière (un hapax ?), faite de dérives philologiques et linguistiques, de boucles textuelles, d’exégèses fragmentaires, d’excès en tous genres : graphomaniaques, corporels, verbaux, comportementaux.

Son phrasé-coupé procédera par rapprochements forcés, liaisons, articulations, qui sont autant d’éléments périodiques constitutifs d’une base rythmique à la conjonction du souffle, de la logique et d’éléments sémiographiques perturbateurs (« & », « / »).

Georges Hassomeris remplacera le phonème « è / ê » par l’esperluette (&), ligature métonymique des multiples liens que trame son esprit entre les éléments qu’il saisit, concasse et associe.

L’ontologique verbe « &tre » s’en trouvera débarrassé de toute intention essentialiste.

Et l’on se dit que Georges Hassomeris, écrivant, demeurera toujours un peu collagiste. Destroy autant que subtil.

Georges Hassomeris ne viendra pas à la poésie pour en sortir, mais bien pour la faire sortir (de préférence par la fenêtre).

Georges Hassomeris sera de tous les dehors, et de tous les réseaux, y compris numériques : d’abord épistolier et mail artist épris de cartes postales invraisemblables, s’engageant à corps perdu dans l’émergence d’Internet, il fera d’A&dman son avatar et s’engagera avec ardeur sur les réseaux sociaux (parvenant même au maximum des abonnés autorisés par Facebook, avec près de 5000 followers).

Georges sera un tribunicien de la poésie always on line, un perpétuel meme de lui-même.

Georges Hassomeris consumera sa vie avec une frénésie constante qui ne réjouirait pas les apôtres du néo-hygiénisme, de la supposée « bonne vie », tout comme les moralisateurs fanatiques du devoir envers soi-même, ou les promoteurs de culpabilité comme instrument de contrôle social.

Le très matérialiste Georges Hassomeris, quoiqu’asthmatique notoire, ne manquera pas d’air.

En vivant de la sorte, Georges Hassomeris restera foncièrement libre, même dans les moments où les forces de son corps lui feront le plus défaut.

Georges Hassomeris sera aux prises avec des Érynies étrangleuses, venues l’emporter.

Mais Georges Hassomeris ne décédera pas le 8 janvier 2019 à l’âge de 65 ans.

Il est en grève générale illimitée.

 

& fêter dorénavant

L’Apothéose de Georges Hassomeris

Chaque 1ermai, au soir de la fête du travail

& que l’un travaille ou l’autre pas

Se répéter que

« Les po&tes n’ont (toujours) pas des métiers faciles. »

 

 

 

Pseudo-A&dman

 

 

 

* C’est finalement l’anarchiste Alexandrás Schinás qui s’en chargera avec succès en 1913.

Le commentaire de sitaudis.fr

IN MEMORIAM Georges Hassomeris, décédé le 8 janvier 2019.