Philosophes, encore un nez fort pour faire l'amour! par Serge Ritman

Les Incitations

22 mai
2005

Philosophes, encore un nez fort pour faire l'amour! par Serge Ritman

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Ce qui suit poursuit la piètre philosophie de Mehdi Belhaj Kacem pointée par Philippe Boisnard (Sitaudis.com, excitation du 17/05/2005) et tente une critique de la philosophie par la poétique - ce que ne fait pas Boisnard quand, néanmoins, il a bien raison de dégonfler une baudruche. Je me limite également à un petit essai du dit jeune-vieux philosophe...
Parmi les dualismes les plus répandus mais dont l'antinomie plus sournoise est peut-être la moins visible, la plus naturalisée, il y a le grand amour et l'amour ordinaire. Est-ce d'amour qu'il est question quand il se fond dans la grisaille des jours, ne se demande même pas le vieux-jeune philosophe ? Le désamour est toujours proche si ce n'est destin quand l'amour est toujours lointain et forcément mis hors langage - comme on dit hors jeu.

L'amour est une jouissance éternisée sans répétition. Elle éternise le précaire, et c'est pourquoi les mots n'y tiennent pas le coup1.

Cherchant « l'essence n de l'amour », Mehdi Belhaj Kacem, trouve comme Pascal Quignard 2la défaillance du langage pris pour « les mots » (quel philosophe ne fait pas cette confusion ? Spinoza que même Deleuze ne poursuit pas sur ce plan). On peut être jeune et doué, mettre tout l'accent sur l'écoute mais il faut « se vouer à l'essence, aux fonctions » (p. 66) : piètre politique de l'amour ou politique-autoroute du 20e siècle que tous les scientismes ont confortée, adoubée, nourrie de la linguistique à la biologie, de la psychologie à la médiologie et j'en passe. Quand Belhadj Kacem, soi-disant sur les traces de Kierkegaard, pose que « l'amour, c'est ce qui échappe à la répétition », c'est pour affirmer « que l'amour, ça n'arrive réellement qu'une fois, et une seule - toutes les autres sont les occasions ratées » (p. 72). Puis le vieux couple « absence-présence » joue son rôle dans ce « séminaire » post-moderne :

La bonne présence amoureuse est devenue, pour votre propre bien, réelle absence, absence physique de l'autre. L'amour y comprend l'essentiel, qu'il ne peut être pure absence, puisqu'il est présent, dans vos deux cœurs, et qu'il vous hante. Il est présent, simple affect. Il hallucine, un peu, donne des hallucinations au mec, hypertrophie les soupçons de la poulichette. Cette hallucination, cette parano, comprennent seulement qu'ils doivent sauver la bonne présence, l'essence, dans la répétition, de l'amour qui se fait, ici et maintenant, dans mauvaise compulsion, ni de jouissance, ni de désir, ni de souffrance, ni d'ennui, ni d'hystérie. Ils se manquent, mais seulement de corps, et pas de corps sexuel, mais de corps présent, visible, de corps sensible. La pouliche manque sacrément au mec et, espérons, le mec à la poulichette. (p. 73)

Toute une théorie de l'amour qui, derrière le relâché du contemporain, montre le serré des conceptions traditionnelles. Mais c'est aussi toute une théorie de la littérature et du langage. Bonne et mauvaise répétition font littérature et ordinaire. La linguistique traditionnelle - d'autant plus quand elle est scientiste jusque dans la pragmatique contemporaine - connaît ce dualisme du marqué, non marqué : l'ordinaire du langage s'appelle la conversation ordinaire des hommes ordinaires. On y observerait des « conversations ordinaires » et des « interactions ordinaires » qui, comme l'amour ordinaire, n'ont rien à dire hors de mauvaises répétitions quand la bonne répétition met l'amour dans l'indicible, dans le langage en défaut, en porte-à-faux... Mais qu'est-ce que l'amour pour le philosophe enséminaire ? La relation mise à la puissance ordinaire ou son « essence n » ? On a compris que le jieux-veune philosophe n'a qu'une oreille : l'essentielle, la Poésie de l'amour qui, par devers son manque d'attention au langage (sa « poulichette » en fait un bon cheval à moins que ce ne soit un cavalier de l'apocalypse), reste sourd aux sémantiques relationnelles, pris qu'il est dans le dualisme présence-absence, ordinaire-essentiel, etc. On comprend alors qu'une politique de l'amour quand elle montre son inattention au langage fait un continu éthique-politique-poétique aux antipodes de celui d'un Christian Prigent. Ce que Philippe Boisnard a raison de signaler à condition de ne pas réduire le conflit à un autre dualisme qui se déclinerait ainsi : démocratie molle-totalitarisme dur ; individualisme-collectivisme ; littérature-expérience-philosophie-vérité et donc langage-pensée... Il me semble que la pluralité - il y aurait à relire le jeune philosophe et vieux linguiste (inversez si vous préférez) W. von Humboldt -, non comme pluralisme (que la philosophie politique déconnecte de l'éthique sans parler du poétique pour n'en conserver qu'une rhétorique), mais comme activité-processus de subjectivation relationnelle déplace les antinomies traditionnelles de manière décisive parce qu'elle travaille dès qu'il y a le « poème, énonciateur » (Mallarmé) : travail que Prigent appellerait jouissance, travail donc de l'oralité-historicité-modernité d'un sujet-relation, passage de sujet qui fait du plus personnel le plus commun, du plus anonyme le plus singulier : « ondes rythmes hordes » disait Ghérasim Luca dans « Langage tangage ».











1 M. Belhaj Kacem, l'Essence n de l'amour, Tristram, Fayard, 2001, p. 32

2 Voir ma lecture de Pascal Quignard dans L'Amour en fragments, Poétique de la relation critique, Arras, Artois Presses Université, 2004.
Le commentaire de sitaudis.fr À lire après la contribution de Philippe Boisnard.