RIMBAUD, ÇA SOUFI ? par Constantin Kaïtéris

Les Incitations

20 févr.
2018

RIMBAUD, ÇA SOUFI ? par Constantin Kaïtéris

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Le vendredi 16 février dernier, France Culture offrait (en accès gratuit) un

concert poétique, hommage rendu à Rimbaud,

où Patti Smith, dont on connaît la passion pour le poète ardennais, chantait, accompagnée de musiciens soufis. On comprend aussi, à lire l’annonce de cette manifestation sur le site de la station que ce concert était accompagné de lectures de textes de Rimbaud en plusieurs langue. Jusqu’ici rien à dire ; il y a eu, il y a-t-il y aura des « manifestations culturelles » pour, avec, autour du poète (et même contre, involontairement ou pas). Malheureusement, la présentation factuelle de l’évènement est accompagnée d’un texte qui entend faire dans l’élevé mystico-poétique et qui n’aboutit qu’à un salmigondis abracadabrantesque. Erreurs factuelles, français titubant, enfilade de clichés, pensée approximative se bousculent. Le ton est donné dès la première phrase où l’on apprend que les dix ans de la carrière commerciale de Rimbaud entre Aden et l’Abyssinie se sont passés : « dans un silence poétique aussi profond et limpide que les nuits du désert. » Passons sur la comparaison qui tire plutôt du côté de Saint-Exupéry, mais en français l’épithète accolée à un nom indique une qualité de celui-ci ; alors soit l’auteur de ce texte croit dire que Rimbaud a fait silence sur la poésie (ce que cet auteur ne fait pas) soit il pense qu’il y a des silences poétiques. On nous dit ensuite que la musique écrite sur des poèmes traduits « dans les différents dialectes [traduire : langues] traditionnels (sic) de l’ancien royaume (re sic) d’Abyssinie constitue un « hommage à la terre et au peuple qui ont été témoins [de quoi ?] et qui ont partagé le silence du poète ». Ah, revoilà ce satané silence dont, comme le sparadrap du capitaine Haddock, on n’arrive pas à se débarrasser. Mais s’il y a quelque chose que le négociant Rimbaud partageait avec les Afars, les Somalis, les Amharas, les Gallas, les Hararis, sans compter les français, les Italiens, etc. c’est plutôt des échanges commerciaux. Echanges commerciaux de peaux, de sacs de café, de casseroles, de quincailleries en thalers d’argent. Mais notre Paterne Berrichon New Age continue à nous jouer du fifre soufi et nous assène péremptoirement : « Les rituels soufis ont été un élément fondamental de l’expérience de Rimbaud à Harar ». S’il est vrai qu’il a existé et qu’il existe encore des religieux soufis à Harar, quiconque se donne la peine, non seulement de lire la correspondance de Rimbaud mais aussi les témoignages de tous ceux qui l’ont connu et fréquenté à cette époque, ne trouvera pas chez lui la moindre trace d’intérêt pour le soufisme ou toute autre mystique, même pas pour échapper à cet ennui profond qui était le sien et qui le poussait à toujours vouloir être ailleurs. Un ailleurs purement terrestre, n’en déplaise aux curés de toute obédience, même d’obédience poétique.

Mais pour notre auteur anonyme l’équation est simple : but du soufisme = l’absolu ; but de la poésie rimbaldienne = absolu, donc Rimbaud et soufisme c’est illuminations et illuminations.

Cela nous donne encore quelques puissantes vérités qui feraient très bien dans une anthologie de perles du bac.

« Il prétendait autrefois que les poètes se rendent voyants par un long et immense déraillement (sic) calculé de tous les sens ».

« Rimbaud trouve ses sources dans l’expérience visionnaire car il créé un monde original »

« Il animait une concorde de sons, qui comprend toutes les possibilités qui nous entourent et que nous ne voyons pas. »

Et pour finir, le recours au conditionnel (bien pratique le conditionnel) et au « si » hypothétique (si ma tante en avait…) 

Que se passerait-il si sa prose-poème hallucinatoire était maintenue en vie par les tribus (sic) soufies au pays de (?) l’Abyssinie ? »

« Et si Rimbaud avait secrètement [tout ceci est bien secret] enseigné des fragments de ses poèmes aux maîtres soufis ? »

Nous pouvons, dans le domaine de la fiction, tout imaginer de la vie d’Arthur Rimbaud pendant ou après l’Abyssinie, y compris sa survie, célèbre ou cachée, plus d’un l’ont fait. Imaginer aussi une continuité d’écriture, poétique ou non, si l’on ne supporte pas son renoncement à l’écriture, beaucoup l’ont fantasmée. Mais on ne peut pas, quand on reste loin de l’écriture fictionnelle, que l’on prétend parler sur des traces matérielles, et donc de sa biographie, comme essayiste donc, même maladroit et embryonnaire, manipuler ainsi les morts, comme d’autres font tourner les tables.

Ah si Verlaine lui avait réglé son compte à ce coquin d’Arthur, un jour de juillet 1873, à Bruxelles, avec son revolver Lefaucheux acheté le matin même, tout aurait été plus simple !