Une lettre à la rédaction... par Jean-Luc Nancy

Les Incitations

01 déc.
2004

Une lettre à la rédaction... par Jean-Luc Nancy

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L'auteur (on n'ose écrire le philosophe) écrit à la rédaction suite à la critique un peu rapide de Fortino Samano (éd. Galilée) publiée en novembre sur sitaudis.




Vous me proposez de poursuivre un peu plus notre échange en répondant à votre critique, ou interrogation, sur la présence du lecteur (que je suis en l'occurrence) en qualité de co-auteur du livre. C'est en fait me demander de vous raconter l'histoire de ce livre. Invité à un colloque sur la poésie, j'avais décidé de ne pas écrire un texte nouveau ì sur " la poésie (j'en avais en effet déjà publié ou prononcé quelques-uns), mais de tenter l'expérience d'un duo, ou d'un canon, ou comme vous voudrez le nommer, avec un ou une poète. Virginie Lalucq, que j'avais connue à travers ses textes, a trouvé intéressant de faire l'expérience. Elle me donnerait un poème, je m'en ferais le lecteur. L'expérience, au colloque, réussit à convaincre l'assistance - composée presque entièrement de poètes - si bien qu'on nous persuada de l'intérêt de poursuivre. Nous n'avions fait que la moitié du poème, nous allâmes jusqu'au bout, cela devenait manifestement un petit ouvrage à deux. Ce que je fais ici, ce n'est donc pas du tout, me semble-t-il, occuper de manière abusive une position d'auteur alors que je devrais rester humblement dans mon cabinet de lecture. C'est simplement être dans cette tentative à deux. Au reste, il est toujours allé de soi, pour nous deux, que le texte du poème devait d'abord venir seul avant d'être répété en séquences découpées, cette fois, par la lecture.

Quant à cette dernière, elle en est venue à se reconnaître ì débordée " (c'est un mot du poème, que j'ai repris) par sa propre entreprise... Rien que de très banal, au fond : aucun commentaire n'épuise, ni ne surplombe, ni peut-être même pour finir n'entame vraiment le texte poétique. On pourrait dire : cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant. C'est donc ce qui nous a paru intéressant à dire (entre autres choses, car en même temps d'autres effets se sont produits et la lecture a pu relancer chez d'autres lecteurs d'autres suppléments, compléments et débordements de lecture - qui, sait-on jamais ? pourraient peut-être un jour devenir publics, poursuivant l'aventure).

Mais enfin, la lecture n'est-elle pas partie intégrante, cosubstantielle et disons-le copoïétique du poème ? Il me semble qu'on glanerait beaucoup de choses sur ce sujet chez plus d'un poète ! Qu'est-ce donc qui peut porter à me soupçonner en cette affaire ?

Bien franchement, auriez-vous pris ombrage de ce dispositif si je n'étais, d'estampillage professionnel, ì philosophe " ? Et si vous n'aviez conçu envers ma corporation un préjugé malheureusement bien daté, comme ils le sont à l'ordinaire...

A partir de là, je reviens à mon précédent argumentaire : il me paraît dommage de rater des occasions d'échange entre poètes et philosophes... Depuis trente ans le thème du ì philosophe-roi ", mais plus encore, et bien plus profondément, les thèmes d'une part de la place ou du rôle de la philosophie, en général (et par exemple de sa ì fin " ou bien de sa "déconstruction "), et d'autre part des rapports essentiels et infiniment complexes entre philosophie et littérature ont pris une telle place qu'il est vraiment dommage de paraître ignorer ces pans entiers de la réflexion contemporaine. Cela l'est d'autant plus lorsqu'on s'avise de remarquer que parmi les philosophes il y en a, comme de juste, pour accuser, critiquer ou tenir à distance ceux qui se confrontent à la littérature (et surtout si, comme je l'ai fait en l'occurrence, ils la déclarent ì intraitable "). Me voici donc grâce à vous soupçonné à la fois sur ma droite philosophique et sur ma gauche littéraire...
Assurément, la question que vous effleurez, du côtoiement insistant des philosophes et des artistes, n'est pas à négliger. Il se trouve que de temps en temps j'ai envie d'écrire à ce sujet, mais d'autres urgences me prennent. C'est une question compliquée et délicate, dont l'analyse serait très instructive.

Je n'en dis pas plus, je ne suis pas venu vous exposer des arguments, mais vous dire un regret. Je n'aurais pas cru que ì nous " (nous tous, aujourd'hui) puissions en être encore là, encore à de pareils ì ratages "...
Mais en même temps, je demande à Virginie si elle veut ajouter un mot, et elle veut : alors le voici.

Cher PLP,

Et ? Et ? Et ?
Par couple, ce qu'est la conjonction
N'est ni une réunion, ni une juxtaposition .

Et pourtant je n'aurais pas publié ì mon "(ce) texte seul(e). Parce que je n'ai pas écrit ì mon " texte seule, si tant est que cela soit vraiment possible. Mon premièrement ne m'appartient pas. Mon deuxièmement est que j'ai écrit ce texte en vue d'un colloque et d'une intervention à deux. Mon troisièmement précise que les versions successives du poème sont liées à la lecture qu'en a faite JLN. J'ai modifié, tronqué, supprimé, des mots, des syntagmes, voire des strophes entières suite à ses lectures. Grâce à elles, j'ai même pris conscience d'un lapsus du poème (quant aux verbes plastifier/plastiquer), que nous avons décidé de garder et que JLN a commenté (p.99-100 de Fortino Samano). Il y a donc eu des allers-retours entre poème (poète) et lecture (lecteur) et ces allers-retours ont conditionné l'écriture. Le poème dans sa version finale (i.e publiée) est le résultat de ces premiers échanges. Voilà pourquoi il n'y a pas poème d'un côté versus son commentaire de l'autre. Mon quatrièmement ne vous apprendra rien mais le lecteur est toujours cocréateur du texte. Or on ne lui donne presque jamais la parole. Nous avons tenté de le faire. Par oral puis par écrit. Il se trouve que ce lecteur est un homme du genre philosophe, oui. Mais il aurait très bien pu être boucher-charcutier, sage-femme ou pompe-funèbre. D'ailleurs, j'ai écrit mon prochain livre avec un animal : vous voyez bien que tout est possible en cette matière. Et devrait-on se l'interdire ?
Donc : Virginie Lalucq et Jean-Luc Nancy. (Et non un poème de Virginie Lalucq suivi d'une postface ou d'un commentaire ou d'une lecture ou d'un débordement ou d'une légitimation de Jean-Luc Nancy). Et voilà.

Bien à vous, Virginie Lalucq
Le commentaire de sitaudis.fr Nous n'avons pas l'habitude de publier les lettres (trop nombreuses) de ceux qui exigent un droit de réponse à nos critiques de livres dans Parutions mais l'argumentation de Jean-Luc Nancy (suivie d'un mail de Virginie Lalucq) présente un intérêt tel que nous dérogeons volontiers à ce principe.