Fusées 18, one more time par Aurélie Loiseleur

Les Parutions

10 nov.
2010

Fusées 18, one more time par Aurélie Loiseleur

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1
Le numéro 18 de Fusées, fidèlement à son titre, invite à plusieurs voyages « sidérants ». Voyage cosmique tout d'abord, suivant l'éclat de comète qu'a Geneviève Morgan, qui permet de parcourir des territoires de photographie et peinture pour des « cérémonies nocturnes » au clair de terre. Comment relier espace domestique et cosmos ? À son tour le lecteur est appelé à être « L'homme qui s'envola dans l'espace depuis son appartement » (selon le titre d'une œuvre du peintre russe Illya Kabakov). Le « choc des échelles » (Guy Brett) nous permet de vivre « couchés dans le ciel » (Jean-Paul Fargier), tenus en éveil à la belle étoile de l'art. Fusées a bien cette vocation de fenêtre sur l'infini visible du réel.
Ce sont d'autres étoiles que photographie Françoise Janicot, saisissant sur le vif des visages d'artistes, infatigablement, pour donner (ou restituer) à la poésie une « lisibilité visuelle ». Elle enregistre la « mutation organique de l'activité poétique » devenue langue du corps debout. Et vous aurez envie de suivre avec Jean-Jacques Lebel une performance marquante, esthétique, politique, symbolique, que Françoise Janicot réalisa en 1972, « L'Encoconnage » : la plasticienne se fait chrysalide dans un « cocon de cordes » (Esther Ferrer), comme si on avait confisqué sa face, effacé sa bouche et momifié son identité de femme.
Ronald Klapka nous convie ensuite à écouter L'Hirondelle de Dominique Meens chanter Rimbaud sur un air de Britten. Il lie à ce passage des Illuminations un texte de Jérôme Thélot sur le poétique et le photographique, puisque c'est en poésie que les mots puisent leur « pouvoir de nuit ». Fusées publie un extrait inédit d'Aujourd'hui rougie, du même Dominique Meens, à paraître aux éditions POL.
Le quatrième voyage, cette fois vers le Nouveau Monde, est dû au dossier qu'Isabelle Garron, variant avec talent les angles d'éclairage, a rassemblé autour des Objets d'Amérique(Corti, 2009) d'Yves Di Manno. Ce dernier revient sur le voyage initiatique vers le réel qu'a toujours représenté pour lui l'expérience de la traduction, décisive, des poètes objectivistes américains. Il s'agit pour lui d'en retracer le récit, à la fois individuel et collectif, intime et historique, fragmenté en X autoportraits, suivant une technique proche du collage. Philippe Beck explore la scène originaire qui ouvre le livre, scène d'enfance, « rite de passage » marqué par la violence, quand l'écolier se trouve confronté dans l'angoisse aux signes qui doivent prendre sens : la lecture ouvre un nouveau monde opaque et pourtant partageable, incitant chacun à construire en soi et socialement la solitude qui peuplera le silence des livres. En ce sens, le livre important d'Yves Di Manno est bien « la construction d'une vocation », comme l'écrit Auxeméry, qui connaît bien le terrain lui aussi : « exposition » d'une vie tournée vers des œuvres, exposition d'une vie à la poésie, exposition, plus vivante que muséale, de ces fameux poèmes-objets, qu'aucune logique collectionneuse ne vient réifier, puisqu'il est question d'attention authentique comme d'amour, suivant « l'éclosion d'une pensée concrète ». « Rigueur » et « beauté » s'allient pour que cette rencontre ne se résolve pas en formalisme, mais refonde un réalisme sur le populaire et la vigueur (Stéphane Bouquet). La critique créatrice d'Yves Di Manno, en proposant, à sa façon forte et préservée de toute prétention, une traversée des voix (Ezra Pound, William Carlos Williams, Robert Duncan, Jérôme Rothenberg, George Oppen, Rachel Blau du Plessis...), présente une autobiographie paradoxale, entée tout entière sur l'altérité, et rejoue les conditions modernes d'une « épopée
entravée ».