Lyre Dure de Philippe Beck par Aurélie Loiseleur

Les Parutions

23 oct.
2009

Lyre Dure de Philippe Beck par Aurélie Loiseleur

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Des échos de l'Accordé








On lit parfois que Philippe Beck publie beaucoup, voire trop. Ah bon ? Je fais partie, moi, de ceux qui avaient hâte de revoir sa voix. Cette voix qui, comme elle se dit, « barbarise la matière habituelle et troublante ». Comme vous j'ouvre Lyre Dure, qui vient de paraître aux éditions NOUS , avec enregistrement sonore. Le « je » est là, dans la posture tenue de l'éloge :

Je fais une proposition d'Âme Ouverte
et serrée par Délicatement
et Congestion Âpre.
Ma proposition constante
est le ruban autour de la question :
« Où est le nombre d'or
d'…loge ? »
Lyre = Affirmation publique
dans les cordes.
Mais je suis là
comme Roseau Dignité
porté sur le navire d'or
qui traverse la mer sans vent. (Lyre d'& XVIII)

Comme lui, comme vous, je suis là aussi : intriguée, bien sûr. De ce que Philippe Beck fait de la poésie, de ce qu'il fabrique de sa définition, sans fausseté, sans réserve. Ici c'est une parole entière, encore. C'est une parole d'âge d'or, qui se passe du drapé de la mélancolie, puisqu'elle est tournée vers le présent. Puisqu'il s'agit d'un poème d'amour, dont chacune des trente-deux « lyres » est une corde, une poésie d'amour qui dit son nom en continu : &mma, « Emma Abovary », la muse qui est la Grâce (« l'océan qui entre dans le Tu »). &mma est reliante : son nom commence par l'esperluette qui sait renouer les choses du réel. Emma liée, enroulée à la lyre, thyrse de la femme autour de l'instrument re-contemporain.
Car la lyre resurgit, celle dont on dépeignait tant les cordes détendues, désaccordées ou grinçantes. Elle se raccorde au cœur, cœur donné à la langue pour des « livraisons d'harmonie ». Mais attention, ce n'est pas la lyre douce, languide, liquide du soupir romantique, qui continue à jouer dans nos mémoires et rend souvent, avouons-le, des sons mièvres et sans relief. C'est plutôt et de préférence la lyre antique sans passéisme, intacte, frappée par nos mots modernes, apte à rejouer la condition du chant. Lyre dure, qui accompagne le rude merveilleux. Elle tient de la tough poetry de Williams, lequel précise dans la préface de Kora in Hell à quoi doit tendre cette dureté : « un poème est dur (is tough), non grâce à quelque qualité empruntée à la suite logique des événements ni à cause des événements eux-mêmes, mais uniquement du fait du pouvoir atténué qui intègre peut-être nombre de choses brisées à une danse qui leur donne ainsi une certaine densité d'être. » Elle rappelle les vers « durs » des « Boustrophes » de Dernière Mode familiale (Flammarion, 2000) : « Les vers sont durs, finalement pointés chez Tortel ». Cette lyre sonne juste, critique sans ironie, toute dans l'acquiescement à aimer.
« Voici ma prose coupée, / déposée » (posant donc provocativement cette équation, que vers = prose coupée) : don du poème. Ton d'offrande. Reprendre le fil de la poésie amoureuse, convenez-en, est une gageure. Toute une épaisseur de littérature a fini par faire écran, au point de nous priver parfois de la spontanéité de dire, et même parfois de sentir. Il faut forcément composer avec les poèmes qui constituent des précédents, la tradition des troubadours fous de leur dame, et des Pétrarque, Scève, Ronsard, jusqu'à Stéfan célébrant lui aussi son Emma mi-bovine mi-divine. Ils sont tous là, les poètes aux bouches grandes ouvertes, occupant d'un assez bruyant silence le blanc des marges. Bref, on pouvait a priori redouter une promenade au pays monumental du cliché. Or tout cela reprend forme et couleur et mouvement : sous d'autres « logitudes », l'auteur de Merlin trace dans l'époque « aérée » par la présence allégeante de l'aimée de nouveaux enchantements. Ajoutons que ce cercle décrit l'espace de naître : il est question de gestation (« Baby propose renard / contre couteau. Il se prépare »). Ce « Bébé » lui aussi, à la fin (mais n'est-ce pas le contraire d'une fin ?) « amende les sillabes / dans les prisons d'air », délivrant du sortilège d'être enfermé dehors et hors de soi.
Les attributs de la dame qui dicte sont déclinés, sur un autre mode : « Je pétrarquise en décrivant / le procédé silencieux / d'Elle ? Non ». Le poète « tournoie dans l'atmosphère du nom ». Ce que Philippe Beck veut, et obtient, dans son projet énergique de « descripteur », c'est la simple obsession qui coïncide avec le bonheur, « la poésie scientifique d'elle », ce « Voyage, ici, selon des syllabes / de geste ». Beaucoup diront qu'ils ne comprennent pas. Ce n'est pas grave. La poésie est là pour résister ferme aux lectures faciles, aux feuilletages distraits : lire-dur sera le pendant masculin de cette lyre exigeante jusqu'au rudoiement. C'est un fait, il faut d'abord entrer dans le texte avec quelques autres sens que la pensée. La pensée y est, bien entendue. Enroulée, là encore, dense et concise, non pas confuse. Cette dimension du senti-mental retient - emporte.
Mais quelle est donc la position du lecteur, me demanderez-vous ? Quelle place implicite peut lui avoir été ménagée ? Cette poésie adressée, habitée par le « Visage Convocant » de la Dame, n'est pas une poésie qui récuserait tout regard dans le mystère d'être deux face à face. Pas plus qu'elle ne fait de nous des voyeurs ni des intrus. Je la trouve grave, rythmique, consciente de son déroulement rituel, cantique sur le cantique. Elle invite à goûter « un miel de lune » que butinent aux fleurs, incarnées et cosmiques, des étincelles d'étoiles dans « l'eau de nuit ». Nous voilà posés un instant « au coin de Réden », avec la deuxième paire d'ailes, celle qui permet de « voler près de terre ». Il y a bien là, dans le boitier sonore du vers (qui n'est pas celui de Pandore) une circulation d'essentiel universel. Et ce rappel avant trop tard, que « Paradis appartient aux yeux / notamment » (Lyre d'&, XXIV).