Hyperrêve d'Hélène Cixous par Isabelle Baladine Howald

Les Parutions

27 nov.
2006

Hyperrêve d'Hélène Cixous par Isabelle Baladine Howald

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ìVery important message. You have to read."
Cela vient de tomber dans mon ordinateur. Je me sens saisie, comme si quelqu'un très loin et en anglais faisait la saisie de moi-même comme texte.
Je reste saisie par le message, qui par ailleurs est vide, il n'y a que ces sept mots, le chiffre sacré autrement dit. Très important message. Tu as de quoi lire, tu as à lire, tu dois lire.
Je lis et relis alors Hyperrêve, je sais qu'Hélène Cixous est en Amérique pendant que je la lis, mais le message en anglais ne vient pas d'elle.
J'obéis aveuglément, comme lorsqu'elle me commande en début de semaine le soleil pour aujourd'hui, comme si elle me commandait le commencement pour la fin, et je lis :

C'était avant la fin. Tu es le temps, pensais-je, le temps d'avant la fin. Je n'avais encore jamais vu une si fine splendeur... Il y a le temps d'avant l'interruption de ma mère. Il y a le temps d'après l'interruption de mon ami. Je suis paradoxale dorénavant. C'est un état très difficile. Je suis avant après et après après je suis en retard en avance ... Nous n'attendons pas le secours d'un réveil car ceci n'est pas un rêve. Ici c'est le temps des derniers temps ceux qui n'arrivent qu'une fois.

Hyperrêve est le récit plein de pudeur des "temps ultimes", le temps d'avant la mort de la mère, le temps d'après la mort de l'ami.
La narratrice peint tel un tableau le corps de sa mère avec une pommade et écoute en rêve, dans un passage bouleversant, les voix de son ami au téléphone dans leur tendre dispute au sujet d' "à la fin on meurt toujours trop vite".
Le tout comme assis ensemble sur le sommier de Walter Benjamin, vendu par hasard à la mère d'Hélène Cixous au début de la guerre.Hyperrêve est un livre de strates, si nombreuses, si fines, si littéraires aussi.
En effet, comme toujours chez elle, le tissage infini entre la littérature, la psychanalyse, la mythologie, ou le théâtre produit autant de filtres et de clefs.Un livre splendide, mélancolique, drôle aussi et profondément vivant, dans cette langue inouïe qui est la sienne.
Je peaufine - c'est le mot qui m'a hantée tout au long de la lecture de ce livre, pour la peau, pour la fin et pour la finesse - je peaufine la peau si fine de toutes les peaux de ce livre.
Certaines me restent mystérieuses.
Mais je commence à bien connaître le travail d'Hélène Cixous. Elle me passe alors le secret que je lui passe, sans un mot, le geste est aérien, je l'attrape au vol, le vol du temps.Ce livre rêve plus que le rêve, vit plus que la vie, expérimente plusieurs réalités, entre le pire et la prière...

le mot Pire, qui est le reste calciné et grésillant encore du mot Prière mais ... le royaume du Pire est après


La pensée du temps dans ce livre, c'est la pensée d' « entre mort ».Les temps ultimes ne sont pas datés mais la date est là, ils provoquent un déséquilivre du réel, flottant, déplacé. Une autre vie, d'un Tout amputé, qui nous envoie dans le mur de la mort.

La peau de ma mère, datée, serait la toile ou le miroir ou le tableau, le plus fidèle de mon état d'âme fondamental et daté, ou de ce qu'on appelle la vie, à ce moment de mon histoire, la cinquième saison, ou peut-être l'horizon du temps sur lequel se peignent ou se déposent les effets physiques de ce qui nous arrive à vivre. De ce qui nous arrive, à vivre.

Sans l'avoir cherché je suis devenue le peintre en vérité de ce qui m'échappe.


Ecrire sur le dos de la mère, de droite à gauche, comme en hébreu mais aussi comme dans le geste d'effacer, scènes d'écriture et de peinture. Geste de réparer que ce soin écrit, car elle la soigne, cette peau de sa mère :

D'ailleurs la Littérature tout entière est cicatricielle. Elle célèbre la plaie et redit la lésion. (Manhattan)

Ce voile de peau, cette peau de voile, je les vois aussi dans le tableau de Crémonini qui accompagne le livre, qui figure un des « personnages » d'Hyperrêve, une chemise de nuit ultra fine, translucide, d'une infinie légèreté, presque elle vole, perdue dans un hôtel new-yorkais, peignoir des cheveux gris du temps, le tallith de Voiles sans franges, « un déshabillé un rien qui prenait d'année en année la noblesse secrète d'un linge sacré ... je voyais venir la fin, d'abord nos tours et par la suite notre Fortuny. L'avoir nommée Fortuny. L'inusable, l'invisible. C'est comme si on m'avait volé ma peau».
« Je continue à vivre, donc à perdre... »
« On peut toujours encore perdre au-delà de la perte »
« Mais justement je veux être là quand je perds ; je ne veux pas perdre la perte.
Et voici que je découvre que cela aussi il faut le perdre. » (in Le passage des frontières)
« A la fin la mort gagnera. Mais jusqu'à la fin on ne sait pas qui gagne. »

C'est la peau du temps.
On se demande alors si la littérature recoud la perte ou si elle laisse passer des jours dans le tissu du temps.

Son ami Jacques Derrida, l'autre phare du livre, écrivait dans HC pour la vie c'est-à-dire...
"...et je me demandai déjà ce qui arrivait là l'atterrissage en plein vol ou l'envol tous phares allumés d'une parole inouïe, l'apparition d'une lettre et d'un objet littéraire non identifiable. Qu'est-ce que c'est que ça me suis-je à peu près demandé. Qu'est-ce qui arrive là? Qu'est-ce qui m'arrive? Quel genre? qui pourra jamais lire ça? Moi?"
il ne cèdera cette place de premier lecteur jaloux à personne.
Entre eux, une alliance :
« Il est indispensable d'avoir échangé l'anneau invisible pour tout ce qui s'appelle survie, survivre, survivant » (Hyperrêve)
Cela renvoie à ce que Derrida appelait « l'anneau du retour ». Derrida dit « Et chaque fois, à la même date sera commémorée la date de ce qui ne saurait revenir... » (Schibboleth) Hélène Cixous « répond » « La Fin n'est pas la fin. Pas plus que le commencement ne commence. » (L'amour du loup)
Son ami, malade, a une permission de sortie. Celle-ci autorise le rêve de la résurrection, en un mot, le retour, et donc, le temps retrouvé.
« On ne peut s'empêcher de mourir. Ensuite il n'y a rien qui empêche un revenir. »Entre eux, aussi, la disputatio de toute une vie :
« à la fin on meurt toujours trop vite. » est une phrase de Derrida.
Hélène Cixous lui fait dire dans le Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif
« J'aimerais-croire-ce-que-je-ne-crois-pas, déchiré, dis-je, mais pas décidé ... »
« Je suis toujours à te rappeler à la mort, disait-il, à la fin il me faudra toujours te rappeler qu'on meurt trop vite de mon côté quand de ton côté on vit trop vite, me disait-il, tu ne te rappelles pas, jusqu'à trois fois par semaine, tu ne me crois pas, tu le sais et tu ne le vois pas disait-il au téléphone...
... Tout à coup j'ai bien vu que je ne croyais pas qu'il voulait que je croie et qu'il voulait également que je ne croie pas. ... Lui il recommençait. « Et ça recommence » : Je le cite. ... C'est comme si son écriture ne croyait pas à ce que je lui dis depuis des dizaines d'années, mais lui oui, un peu, quand même. ... Et ça recommence » (Hyperrêve)

Je les lis et je pense : et ça continue.