Marina Tsvetaeva Boris Pasternak, Correspondance par Isabelle Baladine Howald

Les Parutions

12 nov.
2005

Marina Tsvetaeva Boris Pasternak, Correspondance par Isabelle Baladine Howald

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La vie et l'œuvre de Marina Tsvetaeva et de Boris Pasternak, comme toute la vie et l'œuvre des écrivains et peintres russes de cette époque, sont intimement liées à l'histoire de la Russie. Pasternak sera quand même obligé, sous la pression, dans la haine et le rejet qu'il supportera, de refuser le Prix Nobel de littérature et Tsvetaeva contrainte à l'exil des années durant pour finalement rentrer, être exilée en son pays et s'y suicider, crevant de faim et de solitude.

Ces deux immenses poètes se sont écrit douze années durant ; cette correspondance, de 1922 à 1936, vient donc d'être publiée aux éditions des Syrtes, un éditeur amoureux de la littérature russe, et traduite par Evelyne Amoursky et Luba Jurgenson. Quelques lettres avaient déjà été publiées dans la sublime Correspondance à trois (Tsvetaeva, Pasternak, Rilke) chez Gallimard et chez Clémence Hiver.
Mais la majeure partie de cette correspondance-ci est inédite.

Il s'agit d'un livre exceptionnel, vendez votre chemise pour l'acheter.
Ce brûlot de vie, d'amour et de travail poétique laisse très loin derrière lui toutes les rentrées littéraires.

Mouvement ascendant, hyperbole qui tiendra, tendra, des années durant, cette Correspondance révèle deux êtres au sommet de leur art, de leur pensée et de leurs sentiments. Ils se sont croisés en 1918 et se rencontreront vraiment en 1922. C'est Tsvetaeva bien sûr, qui « démarre » en trombe, et ça n'est nullement péjoratif de le formuler ainsi, elle a toujours été la première et elle le sera jusqu'au bout, pointant à Pasternak le commencement comme la fin de l'amour, elle a toujours préféré la vérité, quel qu'en soit le prix.
La traduction a rendu à chacun sa voix d'origine, le phrasé constamment interrompu, interjecté si je puis dire, de Tsvetaeva (tirets, points d'exclamation, notes dans la marge mais aussi copies, brouillons etc.), et les longues phrases de Pasternak.
Cette correspondance révèle aussi la difficulté des poètes avec la « vraie vie » et leur préférence pour la distance qu'impose la correspondance, qui permet aussi la réflexion et la projection.
Ces deux-là se comprennent sans être les mêmes. Ce n'est pas un amour charnel, Pasternak vit avec une femme qu'il aime, Tsvetaeva n'a que peu d'intérêt pour la chair :

Je ne comprends pas la chair en tant que telle, je ne lui reconnais aucun droit - surtout pas un droit de voix que je n'ai pas entendue. (1926)

... elle qui pourtant aura connu de très nombreuses amours.
Si l'on compare cette correspondance avec celle qu'a entretenue Pasternak avec Evguenia, sa femme, cette dernière est d'une toute autre nature, profondément charnelle et amoureuse. Ce n'est pas le cas ici.



Douze années toutefois à espérer une rencontre qui n'aura pas lieu, ou tout à la fin, en 1935, au milieu d'autres gens, et au cours de laquelle Pasternak ne consacrera même pas une entrevue individuelle à Tsvetaeva, ce qu'elle relèvera sans autre commentaire.
Désir ambivalent, rencontre toujours compromise et remise :

La vie ne me donnera pas ça : vous à mes côtés. MT 1923)

Marina, mon amie à l'âme sans fond, chaudière voisine de la mienne, logée à la même vapeur, dis-moi « vous », je t'en supplie, il ne faut pas que nous explosions. (BP 1926)

Lorsque le 20 Avril 1926 Pasternak parle à Tsvetaeva d'une rencontre, il lui propose cette chose merveilleuse : se voir tout de suite ou dans un an :

Je vais te poser une question sans aucune explication de mon côté ... Dois-je venir te voir maintenant ou dans un an ? ... je n'ai pas le courage d'opter pour la seconde solution... ... si tu retiens la seconde date, voilà ce qui s'ensuivra 1) pendant cette année je travaillerai avec toute l'intensité possible ... une année, c'est une mesure, je la respecterai ...
. ... Ne te laisse pas envahir par le romantisme qui vit en toi. ...
... fais un tour d'horizon et saisis le point de départ de ta réponse dans cet horizon et non dans ton désir de me voir. ... je vais laisser mon travail pour te voir tout de suite...


Bref il ne sait plus où il en est, lui demande de décider, oriente la réponse dans un sens ou l'autre, lui-même partagé entre le désir de la voir et la conscience de ce que cette année serait en termes de travail et d'élévation des êtres. C'est entre eux un amour sublimé qui -et ils le savent - leur sert uniquement à devenir de meilleurs poètes.
Réponse de MT, vers le 28 avril 1926, précédée d'aucune formule, la lettre commence ainsi :

dans un an.
...
Tu es l'orage qui ne fait que se préparer.
Pas maintenant !
Et c'est moi qui le dis, moi qui entre toujours la première, qui réponds la première, qui tends la première, qui ploie la première, qui me redresse la première.
...
Le bonheur ne doit pas nous tomber dessus. Comme toi je suis un éclair de longue haleine. Vis ton jour, écris, ne compte pas les jours, compte les lignes écrites. Je t'aime sereinement, souverainement. Tu vois, je ne t'écris même plus de poèmes à l'heure actuelle - ne pas se rendre fou, ne pas provoquer (mot manquant), ne pas éclipser les distances, ne pas te camper au milieu de la pièce, ne pas convoquer ton âme. »


A quoi il répond :

Car ce n'est pas une histoire d'amour humaine, ce sont des secousses de deux univers, qui savent et qui se touchent, réunis justement par la force de cette parenté sismique. ( 1926)


Et elle conclut, en quelque sorte :

... parfois je rêve que notre rencontre soit déjà derrière nous afin qu'elle soit déjà en marche, qu'elle dure... (1927)
Qu'en dire d'autre?...

Ils se lisent aussi, passionnément :

Chaque poète a son lecteur unique, et votre lecteur, c'est moi. (MT 1923)

Pasternak place Tsvetaeva très haut, à part, incomparable aux autres poètes de son époque : « Tu construis ta physique » (1926) lui écrit-il, conscient de l'élaboration de l'œuvre à laquelle il assiste. Il lui écrit aussi : « Ne m'écris pas, travaille » (1926).
Elle le mettra elle-même très précisément au cœur de son époque, « mon premier poète », « mon contemporain », « le meilleur poète russe » (1931), par rapport à Blok aussi, par exemple, dont elle le sépare, critiquera justement un écrit (Schmidt) comme lui lira de très près Le charmeur de rats ou Le poème de la fin. Chacun parle beaucoup à l'autre de son propre travail, longuement, s'affirmant plutôt que s'interrogeant.
Les motivations de chacun ne sont pas les mêmes, Pasternak cherche à s'inscrire dans l'Histoire, Tsvetaeva est en quelque sorte contre l'Histoire, dans le « soi ». Peu d'allusions à la politique, sauf pour souligner qu'elle en a retenu « la honte du bien possédé et la honte du bonheur », sauf que la politique est dans l'exil même de Tsvetavea, dans le manque d'argent et les difficultés matérielles pour les deux, en France ou en Russie. Ils mourront dans leur pays, lui retiré, silencieux après l'affaire du Nobel, elle reléguée au fond d'une province inhospitalière.

Cette correspondance de travail ouvre aussi sur une poétique :

Ce qu'on peut faire, on ne doit plus le faire. Point. Là, je peux tout. (MT 1927)

C'est exactement la tâche de la poésie.

Il est évidemment beaucoup question d'autres poètes ou écrivains d'Essenine à Gorki, Akhmatova, ou Proust, Maïakovski ou Goethe et bien d'autres encore.
On remarque à partir de 1926 la présence permanente, jalousée, fantômatique puisqu'il va mourir, de Rilke, tout au long, comme Le poète (et aussi l'amour idéal), parfois comme un enjeu entre eux, le seul de cette correspondance.

Pour terminer et tout ce que je viens de dire peut sembler en contradiction avec ce qui va suivre mais j'ai juste essayé de faire entendre quelque chose de ces immenses écritures, la fin de la dernière lettre de MT à BP, en Mars 1936 :

Car les paroles sur les poèmes ne sont d'aucun secours, l'essentiel, ce sont - les poèmes.