L'Homme hors de lui de Valère Novarina par Ariel Spiegler

Les Parutions

26 oct.
2018

L'Homme hors de lui de Valère Novarina par Ariel Spiegler

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L’Homme hors de lui de Valère Novarina, paru aux éditions P.O.L en septembre 2018, est une pièce de poésie, construite dans une logique un petit peu trinitaire, avec trois personnages : l’Homme hors de lui, l’Ouvrier du drame, et une Voix. L’Ouvrier du drame commence la pièce par une « prière pour tous les hommes ayant existé et prière pour tous les hommes ayant oublié d’exister », et l’achève non pas « mêmement » par une « prière pour les hommes ayant existé. Et prière pour les hommes n’ayant pas cessé d’exister. » Ces deux prières, introductive et d’épilogue, sont construites liturgiquement à la manière de la litanie des saints, mais les noms cités dans de longues listes exhaustives sont incongrus, drôles et parfois inquiétants comme « Pissette enjambe la barrière », « L’Enfant Polynéaire », ou encore « Le Mort à Perpétuité ». 

La liturgie rendue au sol se confirme, puisque l’on a l’impression de lire une espèce d’évangile où la transcendance est mise tête en bas comme les maisons renversées : « « Dieu, que je criai, si tu es, mets ces vilaines villes têtes en bas ! » Il le fit aussitôt mais on vit rien, le train filait sans percevoir de rien. » 

Plusieurs figures anonymes et bibliques se mêlent dans L’Homme hors de lui, mais ce feuilleté d’hommes commence par un arrêt beckettien, une fixité oisive, et par là même disposée à la métaphysique et à l’absurde, par la disposition du poète, en somme : « J’ai ouvert une fenêtre au lieu d’une porte à passer pour agir. Ma tête donnait sur un champ de pas-grand-chose par où je voyais parfois mes yeux regarder huit heures de suite à la longue le paysage en larmes à la place des yeux. »

À partir de ce point d’attention là, par lequel l’action est délibérément posée dans un ailleurs, ou dans un avant qui ne cesse de faire entendre les détonations emmagasinées dans la totalité humaine et divine de l’Homme hors de lui, des figures extatiques défilent très vite et en spirale, en commençant par l’homme sale et mortel au ras du sol : « à force de balayer l’eau de l’évier puis de me laver sans cesse aux pauses, l’envie me prenait parfois de me balayer. J’aurais voulu m’accompagner moi-même en balai jusqu’à la poussière. » Ou encore : « Alors j’ai compris que la mort était l’erreur de ma vie ».

L’Homme hors de lui devient Adam : « Je m’épanouissais en secret, perché parmi les arbres, me nourrissant d’espoir et m’entraînant secrètement à me désavouer moi-même avant d’aller au pire en entraînant dans ma chute jusqu’au verbe tomber. » Puis, il devient, à force d’artisanat, Israël : « Suite à la suite de quoi (…) je pris très fort le goût du peuple  – et je formai projet secret de devenir un seul peuple à moi tout seul. » 

Il se métamorphose, ce qui se lit dans l’espace du plateau, puisque une didascalie précise que « l’espace change soudain », en Jésus, tombé dans le corps comme dans une nuit : « C’est ici que ma mère, un vilain matin, m’a ôté le jour. 

Le soir du Pentacle, elle portait ma chair septante-fois-trois pliée dans l’vin, en me cachant que j’étais fils de Dieu. » 

L’Homme hors de lui christianisé redevient très humain en parlant une langue gouailleuse aux accents de Villon, homme voulant non seulement être hors de lui, mais débarrassé du langage, de la pensée, de son cadavre, et de lui-même : « Mon Dieu, faites que je sois désormais exempt de moi-même, indemne de ma propre existence et définitivement tenu à l’écart de ma personne ainsi que de tous les mots que j’ai prononcé ! » Il est le lieu de la rencontre entre le paganisme et le sacré, dont on ne sait qui a pris le pas sur l’autre : « Ainsi j’allais dans le garage prier chaque année, le vingt et un de juin de chaque année, le jour anniversaire de ma maudite pendaison. »

Cet Homme hors de lui, après avoir été l’homme originaire, l’homme perdu, le Sauveur, devient son propre apôtre, puisque l’on reconnaît désormais l’évocation des paroles de saint Paul, dans la lettre aux Galates : « je n’étais plus en vie mais Dieu vivait en moi pour de bon et c’est en son nom seul que je respirerai dorénavant. » Puis, immédiatement après être l’apôtre, l’Homme hors de lui devient psychanalyste : « Gens du réel, cessez de vous prendre pour des agents de la Réalité ! » Il continue de se fondre en toute l’humanité, à repasser dans ses états antérieurs, dans des moments d’une rare poésie, puis devient saint Pierre : « Je rends mon tablier humain. Et maintenant couchons-nous simplement dans la mort : tête en bas, pieds en bas. »

Il est le personnage de la totalité humaine, qui étouffe de ne pas sortir d’elle-même, qui tend hors d’elle-même : « Vidons les hommes les uns dans les autres, qu’ils perdent leur contenu et rejoignent sans langage la musique des choses sans pourquoi. « Merde à l’homme ! » » Cette totalité humaine est soulagée par l’infini, révélé par l’Ouvrier du drame : « Dieu est la quatrième personne du singulier. 

Il n’y a pas d’être. Il n’est pas néant. 
Rien n’est : tout est donné. 
Tu n’es qu’une offrande de la figure humaine. »

Valère Novarina semble méditer la conception du sujet telle qu’elle est élaborée par Emmanuel Levinas dans Totalité et infini, mais cette fois ce qui sort le sujet de sa plénitude totalisante, de son étuve du même, du moi, pour venir lui donner la fraîcheur de l’extériorité, bref celui qui ouvre à l’autre et à l’ailleurs, est celui qui sépare, qui distingue, qui crée, c’est le saint : « Individu : - Divise-toi !

Personne qui passe : - T’as plus personne
dedans ! 
Ce qui est perdu, perds-le ! 
Ce que tu ne possèdes pas, donne-le ! », dit l’Homme hors de lui, reprenant le commandement d’amour et l’attitude des Évangiles, avec des formules lacaniennes. 

Ainsi, on comprend peut-être qu’il s’agit bien d’extase dans ce texte, c’est-à-dire étymologiquement de sortie de soi, et l’Homme hors de lui totalise paradoxalement toutes les extases humaines, rappelant ainsi la verticalité d’une transcendance qui se cloue, et que l’espace a du mal à supporter.