Polonaise d'Emmanuel Moses par Ariel Spiegler

Les Parutions

09 oct.
2017

Polonaise d'Emmanuel Moses par Ariel Spiegler

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L’ange de la mort rôde un peu partout dans les bois de Polonaise : « Un jour se présenta à la porte l’emmeneur. Enfin, vous voyez qui. » La présence insistante de « l’emmeneur » prescrit au livre sa tâche perdue d’avance mais acceptée parce qu’il n’y a vraiment rien d’autre à faire : la grignoter obstinément et la désamorcer toujours à nouveaux frais par l’humour, le Sisyphe du livre. La vocation du poème trouve alors son enracinement paradoxal dans une surface existentielle qui le destine à être sa pousse la plus frêle, la sacrifiée, promise à un arrachement très prochain, au moindre vent : « Le secret du poème est bien son instabilité et sa fugacité. Il tonne et somme la vie tout en relevant de la mort. (…) Et contrairement à d’autres formes littéraires, il n’arrivera jamais.» La lutte amoureuse entre l’angoisse et le rire, l’ancrage de chaque page dans cette mort attendue, démasquée, raillée et bénie, ce drôle de pied dans la tombe en somme, donnent à la célébration éperdue de la gloire de la vie une blessure dont la tonalité s’inscrit dans une tradition résolument slave : russe avec cet interlocuteur premier qu’est Daniil Harms, ce « désespéré rigolo » dont les formes courtes, désopilantes, vives et très tristes sont souvent ressaisies, voire mâchonnées avec une grande tendresse et une inconsolable mélancolie par Moses ; et l’on entend incontestablement l’héritage des chantres ashkénazes qui se reconnaissent entre eux, paraît-il, à une larme qu’ils ont tous dans la voix quand ils chantent : « Mon cœur est à toi comme une narration brisée est à son sujet souple et bienveillant. » À cette source slave de la langue que Moses fait entendre comme une protestation, s’ajoute une idée plus troublée de l’origine elle-même. Polonaise est dédié à la mère, et Dans les forêts, qui suit la première partie, constitue, d’après une affirmation de l’auteur lors d’un entretien avec François Boddaert à la maison de la poésie en octobre, le germe ou la matrice de Polonaise. Double maternité ici : celle d’un texte qui en a engendré un autre, et vient après son propre fruit dans le livre, et celle de la destinataire, à qui l’auteur s’adresse en même temps qu’à la mort elle-même : « C. G. Jung affirme que la forêt a un sens maternel et dans le Dhammapada on lit : Les forêts sont douces lorsque le monde n’y entre pas ; le saint y trouve son repos. Mais qu’advient-il quand le monde y entre ? Quand la mère déserte la forêt ou, sous la tendresse d’une expression rêveuse et aimante, révèle sa part démoniaque ? » On rencontre la présence palpable de filiations multiples comme celles de Harms, de la polonaise, de Nazim Hikmet, de Thoreau et toutes semblent être portées ici en un bouquet prêt à se consumer, dans une offrande sacrificielle tendue vers une résurrection que le poème se garde tout à la fois de promettre et de nier : « Ce motif de la cigarette, je le trouve déjà dans le roman écrit durant l’année qui a suivi la mort de mon père. Comme si elle était pour moi une affirmation de vie, ou de deuxième vie. » Et : « Êtes-vous prêt pour la nuit tombante ? Ou si vous préférez pour le lever d’un jour nouveau ? » Moses épluche la poésie de tout ce qui la sépare de l’âpreté des « écorces » pour la visser à une humanité « espiègle » de ne pas se détourner du caractère quelque peu inhabitable de son existence : « Je vais vous raconter une histoire : il était une fois un homme. Voilà le seul sens possible de la poésie. » Et l’espoir, qui porte Polonaise, en la capacité humaine de vivre se convertit en une « bienheureuse ignorance » : « Non, vous dis-je, je ne les connais pas plus que les autres, que tous les autres. Que tous les hommes de cette terre. Je ne connais personne. Et, je le répète, cette situation peut vous paraître effrayante ou pathologique mais je lui trouve, quant à moi, un charme voluptueux. »

Mais l’humanité fragile ou improbable que cherche ce livre n’a pas de bords, et se recueille avec une très minutieuse attention dans l’effleurement des animaux et des plantes : « On ouvre la rose et on trouve une cétoine. C’était le trésor qu’elle cachait, comme le poisson dans le conte. » L’animal est reçu avec une politesse qui serait en même temps pure gratitude : « Après avoir longuement observé les hommes, dont aucun ne disait le moindre mot, ils reprirent le chemin de la masure. Ils s’arrêtèrent encore sous deux acacias où deux oisillons gazouillaient », puis : « je me suis souvenu des pinsons et des mésanges », « Passe un cheval bai au galop. Il a un regard fou. », « un vrai verger parmi les vapeurs d’alcool ». Tout se passe comme si la vie végétale et animale qui nous déborde, fumante, violente et gazouillante, rendait possible l’admission non pas de la mort mais de sa scandaleuse dépouille, de ce qu’elle laisse après elle et n’est donc pas, c’est-à-dire le cadavre : « Il se perdait, se trompait de route mais finissait néanmoins par arriver à destination : une morgue où des dizaines de corps enveloppés dans des linceuls étaient allongés sur un tapis mécanique immobile. » Les mondes contradictoires, et par là même capables de se racheter, se mêlent : « Si le lapin n’avait pas été un poisson, son bonheur aurait été moindre. » L’existence conjointe de strates vivantes ne nie pourtant pas leur distinction hiérarchique : « L’insecte est un peu moins réel que la fleur, cependant. » Elle l’accuse, révélant la vérité de l’homme face à un ordre végétal contre lequel ne peut s’élever aucune rivalité, mais une comparaison seulement : « Je suis couvert de cendre comme un arbre est couvert de feuilles. » Et c’est ce monde qui constitue comme le vaste écrin du cadavre, de l’amour, du chant et de la sacralité :

« On a retrouvé leurs lèvres, si je me souviens bien, dans un arbre, sur une branche. (…) Cette dimension énigmatique et le contraste entre le corps martyrisé et la nature bienveillante ont contribué à ancrer ce récit au plus profond de mon esprit. Chaque taillis, chaque futaie que je longe ou traverse en tant que voyageur à bord d’un train m’y refait penser. Et cette pensée est comme le chant d’une mélodie qui tiendrait en partie de la complainte, et en partie d’un alléluia. »