Un nouveau monde d'Yves di Manno et Isabelle Garron par Ariel Spiegler

Les Parutions

21 avril
2017

Un nouveau monde d'Yves di Manno et Isabelle Garron par Ariel Spiegler

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Entrer dans le trouble

 

Un nouveau monde est un livre étrange qui, en répondant à un trouble, le traverse et lui donne une épaisseur, un goût. « Nous avons conçu l’édification de cet ouvrage dans la patience et la passion – à la mesure aussi du trouble qu’il suscitait en nous. »

Yves di Manno et Isabelle Garron publient chez Flammarion une cartographie, ou un récit, de la poésie en France de 1960 à 2010. Il s’agit dans ce volume de répondre à la question, annoncée dès l’exergue avec Julien Gracq, de savoir quel est « le contenu au moins approximatif qu’on entend donner à ce mot de poésie ». Quand on prend en main une anthologie, on s’attend souvent à avoir affaire à un éclairage académique posé sur un objet.

Ce serait un malentendu. Une anthologie s’annonce explicitement comme telle et surtout, le ou les auteurs se dissimulent derrière une apparente objectivité : « nous assumons pleinement la part subjective (et non pas arbitraire) que supposait une telle entreprise. »

Un nouveau monde est donc un livre de poésie en tant que tel, ce qui explique sans doute pourquoi Yves di Manno et Isabelle Garron ont choisi de figurer parmi les auteurs : « après avoir pesé le pour et le contre, nous avons décidé de ne pas nous exclure ».

Le livre répond d’abord à une volonté de définition au sens étymologique de tracer les contours d’une chose, de parcourir ses frontières. L’épaisseur des pages proposées est « un monde en plus » « et qui présente comme les cartes anciennes de grandes étendues vierges, attendant patiemment d’être explorées. » L’objet, c’est-à-dire la poésie en France de 1960 à 2010, se justifie d’abord par le constat d’une incontestable lacune de toute étude de ce genre. Mais ce choix est surtout déterminé par une hypothèse de lecture qui ne cesse de tendre le volume et d’en déterminer les choix : c’est la comparaison entre la fécondité poétique et littéraire de cette période avec celle du XVIème, et ce précisément dans le travail de définition qui pétrit les tentatives d’entrer à nouveaux frais dans la langue et dans le réel.

Les auteurs caractérisent le dernier demi-siècle par « une approche repensée de fond en comble des modes de composition du poème – et donc du rôle que celui-ci serait à même de jouer comme révélateur, à travers le langage, des strates les plus secrètes de la conscience humaine. » « Ce phénomène fait « de ce dernier demi-siècle l’un des moments les plus riches de notre histoire littéraire en matière de reconquêtes et d’explorations formelles, un peu à l’image de la vaste mutation poétique qui traverse et altère le XVI ème siècle. »

Cette comparaison avec le siècle de la Pléiade donnera aux auteurs le souci d’écouter tout particulièrement l’influence de la traduction dans le destin de cette aventure française : « Si, comme l’estimait Ezra Pound, les grandes époques créatrices s’accompagnent toujours d’un vaste mouvement traducteur, il faut bien reconnaître que les décennies récentes s’avèrent sous cet angle d’un faste particulier… Et sans doute faut-il remonter au XVIème siècle pour retrouver chez nous une telle floraison translatrice, étayant et amplifiant une profonde révolution formelle, notamment sur le plan prosodique. » (P. 713) Par ailleurs, cette comparaison permet ici une définition du lyrisme (p. 833) : « Loin de relever de la complainte ou de l’épanchement sentimental, le lyrisme – on le sait depuis le XVIème siècle au moins – est d’abord une fureur : un débordement, une déchirure dans la trame du monde que le langage souligne (et accroît) en laissant une parole plus réelle traverser un instant la voix d’un seul. »

Le choix des poètes – et des poèmes – répond semble-t-il à trois exigences qu’il s’agissait de faire tenir ensemble.

La première était de construire un récit ou une carte, et il fallait donc à la fois identifier des courants, des blocs et en même temps montrer le lien entre les espaces, il fallait pour qu’un parcours y fût possible, tracer dans le livre une cohérence. Il ne s’agit pas d’abord je crois d’un livre qui a pour vocation d’être consulté. Si cela avait été le cas, les auteurs auraient placé en haut de chaque page le nom du poète dont les textes sont donnés. Or, ils n’ont pas procédé ainsi, ce qui rend la consultation compulsive un peu difficile. C’est un parcours qui demande à être lu ensemble et d’un coup, à l’image d’un recueil finalement. La cohérence spatiale et la circulation possible entre les poètes sont donc centrales dans l’économie du texte. Cette cohérence peut être tissée par des héritages ou filiations, par exemple entre Jacques Dupin (p. 130 et suivantes) et Emmanuel Laugier (p. 1402), ou encore par des mouvements qui s’esquissent de façon solitaire d’abord et trouvent corps collectivement plus tard : par exemple c’est le cas pour le « lyrisme réinventé ». Ainsi, les auteurs proposent de relire rétrospectivement le geste de Denis Roche en le considérant comme une sorte de préfiguration possible de ce qui allait se produire ensuite avec Dominique Fourcade, Claude Esteban et d’autres. D’autre part cette cohérence est simplement esquissée parfois par exemple dans l’évocation peut-être rapide du lien entre Georges Perros, présenté comme un solitaire des années 60, et William Cliff qui, lui, apparaît dans « Un retour au calme » p. 732 aux côtés de Jacques Réda. Mais le lien est tout de même évoqué, et comme les auteurs le disent en introduction : « … l’on aimerait que d’autres poètes proposent à leur tour une traversée de ce vaste continent, selon des perspectives qui ne coïncident pas forcément avec les nôtres. »

Enfin, cette cohérence se construit dans le fait que certains poètes sont mis dans un chapitre mais pourraient aussi bien figurer dans un autre, laissant alors exister une porosité entre les courants mis en présence. C’est le cas par exemple d’Esther Tellermann qui figure dans le chapitre de la p. 1021 « Un autre essor : histoire et « narration cachée » mais qui est aussi évoquée dans le chapitre portant sur le lyrisme réinventé et dont on comprend bien qu’elle pourrait y figurer. C’est le cas aussi de Catherine Weinzaepflen qui apparaît dans « Une autre génération de femmes » mais que l’on pourrait rapprocher d’un côté de ce mouvement qui mêle le poème à l’histoire des hommes, et d’un autre côté de ce poète présenté comme « solitaire » qu’est Philippe Clerc, mais qui se donne aussi comme le témoin d’une sorte d’histoire de faits divers anonymes qui viennent s’écrire et dont le poète est le témoin. Par exemple dans ce poème de Catherine Weinzaepflen, ce lien est assez visible si l’on veut :

« une dispute d’amoureux éclata
(Marie & Doug)
la fête s’achevait
et mon bonheur
embaumé par l’odeur de bois brûlé »

La deuxième exigence semblait porter dans la nécessité de laisser un fil se tracer dans le choix des poèmes. Il nous semble que les auteurs se sont efforcés, mais de façon non systématique puisqu’il ne s’agissait pas non plus d’un recueil thématique, de choisir des poèmes dans lesquels se jouait ce travail de définition de la langue, de l’expérience du monde et de la conscience. Bref, des poèmes où la poésie était, explicitement ou non, en jeu et en devenir. On peut donner quelques exemples de cet effort qui nous semble assez visible : Jean Tortel : p. 158 :

« Verte comme le soir
Dure mais soumise au vent
Sans cesse effrayée d’elle-même
Insolente la parole
N’est jamais ce qu’elle est
Pareille au corps. »

ou encore :

« Je dis herbe ou miroir
La parole est surprise ».

On peut aussi citer Marie Étienne p. 1024 :

« Vous m’avez arraché cette lettre
qui vient, par moi, d’être posée tout près de vous et que vous ramassez,
vous m’avez arrachée à moi-même, à mon pays, à ma falaise, et attachée à vous j’ai vécu enfermée, attendant la caresse de ton doigt sur ma lèvre.»

« J’ai besoin de ma force, je ne peux plus rester, il n’est que tard. »

Ces deux exigences de cohérence entre les auteurs et de choix de poèmes permettant de donner à voir la façon qu’a eue la poésie de lever, s’articulent autour de l’attention portée aux revues. Cette vigilance, qui est partisane d’ailleurs puisque les auteurs s’engagent clairement en commentant tel ou tel mouvement, permet un découpage chronologique et une première lisibilité dans cette masse considérable de poètes possibles. Aussi, les auteurs évoquent également des revues très célèbres et très importantes comme l’Éphémère et des revues plus discrètes mais considérées comme véritablement fertiles elles aussi comme par exemple la revue « Petite ». Des revues plus contemporaines quant à elles ne sont pas citées, ce qui s’explique probablement par le choix du découpage chronologique.

Enfin, la dernière exigence qui semble avoir guidé les auteurs d’un Nouveau monde était tout simplement le goût, ou la fidélité à un certain ancrage dans la langue, ce qui explique l’importance donnée aux auteurs du catalogue de Flammarion et la présentation de certains auteurs comme des solitaires, comme par exemple James Sacré que l’on pourrait pourtant bien rattacher à une aventure plus collective si l’on va regarder du côté des auteurs de chez Tarabuste.

On ne peut que saluer un travail aussi considérable et achevé, en souhaitant de tout cœur, comme le font les auteurs en introduction, qu’il suscitera des envies de lui répondre.