Pas encore une image de Jean Daive par Michèle Cohen-Halimi

Les Parutions

26 nov.
2019

Pas encore une image de Jean Daive par Michèle Cohen-Halimi

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        Après ma première lecture de ce livre de Jean Daive, il y a quelques jours, deux impressions fortes se sont imposées.

 

        S’il est vrai qu’un livre est la meilleure manière d’entrer dans une tête, alors Pas encore une image est sans doute la meilleure manière d’entrer dans la tête de Jean Daive, c’est-à-dire dans son œuvre. Pas encore une image est un livre qui fait lire les autres livres et emporte dans un récit tout le travail de poésie, de revue, de radio, de Jean Daive. Quand je dis un livre pour entrer dans une tête, il y a un paradoxe puisque les têtes très nombreuses sont toutes, selon un mot emprunté au Cours préparatoire d’esthétique de Jean Paul, des « ob-sujets » faisant partie intégrante d’un grand récit des formes langagières et plastiques : alors Jean-Michel Alberola, qui accompagne et traverse tout le livre en réalisant la couverture, en multipliant les dessins, les interventions graphiques, en co-écrivant de ce fait l’introduction du livre avec Jean Daive, en s’entretenant avec Jean Daive ; alors les deux Marcel, Marcel Broodthaers et Marcel Duchamp, alors Christian Boltanski qui apparaît comme un éminent « ob-sujet » d’un portrait dessiné discursivement par Jean Daive ; alors Jean-Pierre Bertrand, Mario Merz, Rémy Zaugg et d’autres encore. Parmi ces autres, notons la présence des poètes Claude Royet-Journoud, Pierre Reverdy, John Ashbery, Jacques Roubaud, J. H. Prynne, Jacqueline Risset, et la présence des philosophes, Friedrich Nietzsche, Ludwig Wittgenstein… Dans la conclusion du livre, intitulée « Sum, je suis », Jean Daive écrit : « Pas encore une image est un établi où des voix expriment la pensée autant que la matière. » Les têtes nombreuses, les voix multiples, les vers qui se font ligne sous la plume de Jean-Michel Alberola, tous les « ob-sujets » du récit sont le devenir lisible et visible d’une remontée de Jean Daive vers la substance du regard, qui est aussi la durée d’une pensée.

 

        Le titre de la conclusion, « Sum, je suis », m’a irrépressiblement fait penser à Nietzsche. Dans Humain, trop humain, Nietzsche invente le concept de « dividu » qu’il objecte à l’individu, c’est-à-dire à la conception atomique du sujet. Le « dividu » désigne la partition infinie du je dans l’en deçà grammatical. J’ai aussi pensé au titre Ecce homo. On prête souvent à Nietzsche l’ambition délirante de s’autocélébrer et on lit ce titre en traduisant « Me voici », quand cette formule fameuse employée par Judas pour livrer Jésus aux centurions romains impose de traduire « Le voilà ». Non pas donc « Me voici », mais « Le voilà ». Non pas « Me voici Jean Daive », mais « Le voilà Jean Daive en Jean-Michel Alberola, en Rémy Zaugg, en Marcel Broodthaers, en Mario Merz, en Jean-Pierre Bertrand, en Raymond Hains, en Robert Rauschenberg… ».

        Tous les noms de cette histoire, c’est lui.

 

        Pour conclure, j’aimerais dire quelques mots de « Sum, je suis ». Ce titre autorise trois lectures, qui sont peut-être trois perspectives sur la constellation de l’œuvre entière, que dessine Pas encore une image :

 

1-    « Sum, je suis » peut s’entendre comme une proposition ontologique : « je suis » signifie « j’existe ». J’existe d’une existence fulgurante, « dividuelle », qui traverse tous les corps, toutes les voix, toutes les matières présentes. Ces corps, ces voix n’arrêtent ni le mouvement du récit, ni sa lumière, ils irradient et sont sans ombre dans la constellation.

 

2-    « Sum, je suis » peut s’entendre comme un énoncé prédicatif suspendu. « Sum » est la copule et le prédicat fait défaut. On comprend qu’il ne s’agit pas de dire trivialement : « et moi aussi je suis peintre ».

Jean Daive a toujours parlé avec l’aphasie et l’ellipse. Il a toujours parlé vers l’enfant, vers l’infans d’une autre parole. C’est tout le sens de son message adressé à Claude Royet-Journoud, et transcrit dans le livre, à propos du titre de L’Exclusion, paru en 2015. Chez Jean Daive, la parole ne parle donc qu’à la condition de laisser parler avec elle une incapacité de parler.

 

3 – Enfin, « Sum, je suis » s’entend aussi comme la formulation tronquée du cogito cartésien. Dans Le Grand incendie de l’homme, Jean Daive écrit : « "Je pense, donc je suis". Est-ce qu’il y a une toute petite place au creux de la main ou à l’endroit de la virgule ? »

            La virgule est l’image d’une courbe, d’une courbe qui ne se clôt pas en un cercle. Elle s’est ici déplacée pour prendre position entre « sum » et « je suis ». Comme l’ellipse, elle laisse ouverte la possibilité de la parole.

 

                                                                                                      

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

L'Atelier contemporain, 2019
304 p.
25 €