Poudre de la poudre de David Lespiau par Emmanuèle Jawad

Les Parutions

27 janv.
2015

Poudre de la poudre de David Lespiau par Emmanuèle Jawad

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

    En clôture d’un cycle d’écriture, Poudre de la poudre, dans une prose fragmentaire, se réfère au travail de l’écriture elle-même. Mettant en connexion les états de la matière (dilution, solidification, cristallisation, dissémination etc) avec les opérations conduites lors de la construction poétique, Poudre de la poudre, à la suite d’un premier texte publié dans la Revue de Littérature Générale (P.O.L, 1996) et de deux livres L’Epreuve du prussien (2003), Quatre morcellements ou l’affaire du volume restitué (2006)[1], poursuit l’examen de la fabrique poétique sur un axe double transversal lié au langage et au regard. Si l’épreuve du prussien relève d’un champ temporel et du phénomène de la dilution (sur le motif du sucre : dilution dans un liquide/ dilution temporelle et textuelle d’éléments au sein du travail poétique), quatre morcellements ou l’affaire du volume restitué met en relation l’écriture avec les phénomènes physiques de solidification et de cristallisation. Poudre de la poudre reprend cette référence aux états de la matière pour l’associer étroitement, dans un texte dense et superbe, à l’écriture, dans ses démarches, méthodes, protocoles mis en place, mais également dans un cadre quotidien où l’écriture s’apparente à un travail artisanal (« mes mains de grossiste en faïence » p.10) , travail opéré sur la langue elle-même, matière langagière comme substance au broyage fin, pulvérisée (« poudre de là, poudre et forme de la forme » p.8).

      Poudre de la poudre s’ouvre d’emblée sur une deuxième section, la première soustraite renvoyant au texte publié dans La Revue de Littérature Générale. De cette amorce du projet, une opération de déplacement dans la construction de blocs de vers à contraintes (dans la Revue de Littérature Générale) vers une prose sous forme de fragments (Poudre de la poudre). L’espace de représentation, dans le regard porté, s’apparente, en ouverture de l’ensemble, à un théâtre d’ombre, le déplacement du narrateur ayant une incidence sur les objets de son regard (réduction dans l’éloignement jusqu’à disparition). Le regard se rapporte conjointement aux choses et à l’introspection ou davantage encore, il s’agit ici d’un regard lié à sa propre présence au monde, sur soi, duquel surgissent « mes trois têtes que je regardais de dos » (en ouverture de l’ensemble), pouvant rejoindre, dans l’avancement du texte,  « l’impression d’être déjà passé par là s’avance en 3D jusqu’à la table » (p.30). Dans l’introduction de soi dans le champ de vision, on rejoint ainsi Emmanuel Hocquard « Dans se voir, s’effacent les distinctions entre voir et être vu. »[2] .

      Dans la prégnance du regard, si l’écriture fait lien avec l’image, celle-ci pouvant être également  d’ordre cinématographique (évocation de plans fondus p.6), l’écriture elle- même recouvre un champ lexical qui lui est propre (« axe grammatical », « fiction grammatical », « rythmique du texte » p 6/7/16). L’écriture est saisie dans son intension programmatique (à considérer sans doute au regard des protocoles d’écriture mis en place par David Lespiau), dans son ancrage quotidien et des effets produits par le travail d’écriture (prenant par endroits brièvement quelque chose qui s’apparenterait à un journal),  écriture magnifiquement  saisie dans les opérations qu’elle produit (ainsi « soulèvement », « suspension », les mains dans un travail d’ouvrage, au cours de manipulations langagières), mettant en situation les éléments participant à la construction poétique (« lieux, silhouettes, sensations » p.14).

     Notant les sensations produites par le travail d’écriture et le définissant dans son contexte (pouvant être dans un train ou au sortir d’un temps d’écriture, dans la rue), la présence d’un couple en filigrane (avec une présence récurrente du pronom elle) marque l’ensemble.

      Dans l’introduction de traces d’un dialogue rapporté, d’une ébauche de micro-récit, de signes graphiques s’immisçant dans la dernière section du texte (modifications formelles avec parenthèses parfois double en ouverture d’un fragment et pouvant  se fermer en ouverture du fragment suivant) Poudre de la poudre, se construit également  en prise avec des préoccupations formelles. David Lespiau met ainsi en évidence ce qui pourrait relever d’une physique de l’écriture (en ce que le travail d’écriture opère sur le langage, dans ses différentes opérations de transformation) dans une écriture portée sur le regard, la sensation et la retenue.



[1] publiés également aux éditions Le bleu du ciel

[2] Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité, P.O.L, 2009