Vidéographia de Sandra Moussempès par Emmanuèle Jawad

Les Parutions

24 juin
2015

Vidéographia de Sandra Moussempès par Emmanuèle Jawad

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Sandra Moussempès propose dans vidéographia quatre Audio-poèmes dont les textes prélevés dans son livre Sunny girls mettent en place des dispositifs sonores articulant voix plurielles dans leur traitement (parlées, chantées, narratives), chants (avec éléments verbaux et non verbaux, vocalisations), musique électronique, donnant ainsi remarquablement  à ses textes de nouvelles formes.    

 En ouverture du CD,  un réaménagement sonore est proposé pour une nouvelle version d’Acrobaties dessinées dont deux extraits ont été mis en ligne sur Sitaudis. Si le texte de référence reste identique, des arrangements (ajout de chant et chuchotements) sont opérés sur la bande-son initiale. L’espace sonore, dans le traitement de la voix de Sandra Moussempès, au travers de la table de mixage, le travail de design sonore sont  effectués en collaboration avec Fred Daclon. L’Artwork est  de Sandra Moussempès.

 Le traitement sonore dans Vidéographia se poursuit dans l’agencement des voix multiples : parlées, dans une modulation des volumes (du chuchotement, murmure, à une voix claire et distincte), voix narratives  ou encore chantées. Les voix s’ajoutent, s’incorporent, en des fondus enchaînés vocaux, à un rythme accéléré, dans un rendu flou auditif ou brouillage des voix (début de Résurgences momentanées de sensations visuelles) avant de se distinguer nettement. Le motif du remake filmique dans le texte trouve ici, par équivalence, sa correspondance sonore dans la mise en place d’échos, de boucles, de reprises (effet de différé, de légers décalages, intervalles, dans les réitérations entendues) instaurant un climat d’étrangeté, un voyage que l’on pourrait qualifier d’hypnotique selon l’auteure, aux confins d’un espace alimenté conjointement par des pensées, des voix et des images. Le travail d’oralité se trouve ainsi  saisi dans des connexions plurielles, en lien avec l’image (mentale, filmique), en prise avec un texte qu’il sert dans les manipulations qu’il opère sur celui-ci (distorsions, effets de brouillage ou d’amplitude de certains énoncés, assemblage avec chants etc.). Un espace-temps d’une « inquiétante étrangeté » s’instaure où le champ psychanalytique côtoie celui du paranormal, espace trouble d’un « miroir sans tain » où les dédoublements, intuitions et intrusions rendent ainsi possibles les propositions énigmatiques (« je pense à votre place»).

 La voix parlée, sous une forme narrative, structure, dans la seconde section, un récit amorcé par des numérotations. S’y ajoutent une partie vocale (chant strictement, sans texte) reposant sur des effets d’intensité sonore (amplification), une musique électronique planante, musique ambient. Les références musicales en amont se rapportent à Liz Fraser du groupe Cocteau Twins (du Label anglais 4 AD) évoqué dans le texte de la troisième séquence, Meredith Monk (pour les onomatopées). Les références sont d’ordre également cinématographique, le texte sunny girls en résonnance avec  sunny dunes (lotissement en construction) dans le film Zabriskie point d’Antonioni et avec  le film Sans soleil de Chris Marker.

 Une troisième séquence du CD intitulée « Cadre de la nuit-habitacle rouge » évoque le cinéma à Hollywood.Une voix parlée seule introduit la séquence avant qu’un fond sonore s’amplifiant ne propulse, en lien avec le texte, une éclosion d’échos (multipliant encore les « 900 chaînes de télé » formulées par le texte). La voix « stratifiée » (selon les termes de l’auteure) ici parlée peut alors se dédoubler à des intervalles plus ou moins réguliers, dans des accélérations de vitesse. L’introduction du chant dans Vidéographia peut se produire après une séquence de voix parlée narrative, dans un jeu de substitution, dans lequel  alors les voix alternent ou, selon un autre dispositif, peuvent s’assembler. Quelque soit l’agencement choisi, voix narrative, voix « éthérées », musique électronique à caractère aérien ou planant et chant concourent à la création d’une bande-son dont l’enveloppe emprunte des modulations multiples. La dernière séquence, écrite en référence au film Sans soleil de Chris Marker, introduit d’autres sonorités, densifiant encore la matière sonore, dans des bruitages vocaux et par l’adjonction de bribes langagières semblant provenir d’une langue issue du continent asiatique.

 Les audio-poèmes de Vidéographia mettent ainsi en évidence, aux côtés du texte poétique de sunny girls et le traversant dans des manipulations sonores, une dimension performative dans le travail de Sandra Moussempès alliant  corps, voix, chant  et technologie.