Relever les déluges de David Bosc par Françoise Chaloin

Les Parutions

15 mai
2017

Relever les déluges de David Bosc par Françoise Chaloin

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Quatre récits, brefs, et autant de destinées reliant les époques et les conditions, depuis le Moyen Âge de Frédéric II (1194-1250) jusqu’aux années 2000 de Denis, ami d’un groupe de jeunes anarchistes à Marseille, en passant par le valet de ferme du XVIIIe siècle et le républicain espagnol.

Le premier, roi de Germanie, de Sicile et de Jérusalem, polyglotte, aimant la science et la philosophie, peu disposé à obéir à la papauté (il sera excommunié deux fois), prônant le libre examen, surnommé – c’est avéré – la « Stupeur du monde », déboule à Parme accompagné d’un « cirque effarant » composé de cavaliers arabes, jongleurs, musiciens, savants, poètes, singes, panthères, fauconniers…, que suit toute une piétaille faite de « n’importe qui ».

C’est tout un monde qui s’ouvre avec cette arrivée tonitruante et joyeuse, cosmopolite et conquérante. Tout ou presque dans ce prologue est véridique et non moins enchanté, fabulé, jusqu’à cette ville nouvelle dénommée « Victoria » dont la destruction par l’ennemi n’entamera pas un instant la détermination de Frédéric, qui a déjà tourné bride « en fredonnant ».

Ce prologue, qui participe à la légende entourant le personnage historique, irradie de toute sa puissance d’image les trois nouvelles suivantes par les thèmes qu’il annonce sur un mode précisément merveilleux.

Le recueil tout entier est placé sous le signe de la révolte, de la rébellion ou de la dissidence, préalable sans doute nécessaire à réactivation des notions de « liberté », « égalité », « fraternité », que l’auteur, dans un entretien accordé au site Diacritik (4 avril 2017), dit avoir voulu interroger.

C’est par le biais des personnages, de ce que ceux-ci décident pour eux-mêmes à un moment donné de leur vie, que ces idées, devenues avec le temps si générales et creuses, regagneront une matérialité, un sens physique, concret, éprouvé. Ainsi, pour le paysan Mirabel, ce descendant du serf, « il n’est plus question de mourir à la tâche » (bien qu’il ait « échappé à l’épouvante des sillons »), quand le maçon Miguel Samper raconte, juste avant de s’engager dans l’Armée populaire de la République espagnole, avoir « toujours été pour l’égalité », et découvre la fraternité : « À présent, nous étions mélangés avec ceux des milices dans des brigades mixtes. Les ouvriers, les employés, les paysans, ceux des villes avec ceux des campagnes : on s’habituait les uns aux autres. Tantôt intimidé par des manières correctes, tantôt intimidant par des manières bourrues. Certains petits-bourgeois étaient émus la première fois qu’un travailleur leur donnait du pain ou de quoi fumer. Ils souriaient, le premier jour, quand ils portaient avec vous un gros sac de sable. Et peu à peu, on eut tous la même gueule et des manières à mi-chemin, assez libres, allégées. Ce que c’est que de boire à la même gargoulette ! »

Bien des décennies plus tard, Denis fait partie des pirates lancés à l’abordage d’un bateau-restaurant, libérant au passage le personnel, Indiens ou Pakistanais « enchaînés par la besogne ». Avec ses comparses il organise encore, un 31 décembre, un feu d’artifice pour les détenus des Baumettes.

Mais rien n’est simple. Réalisant pour l’un que le clan d’en face est constitué des mêmes paysans pauvres que le sien, souffrant du raidissement des mentalités ou, tout bêtement, pour l’autre, de la promiscuité pendant la nuit, ces héros ou demi-héros semblent maintenant, sans renier leurs idéaux et enrôlements, les tenir simplement pour ce qu’ils sont, soit des moteurs, des stimulants, et adopter un état d’esprit plus relativiste. Samper a déserté, est repris, s’évade du camp, et finit par se rendre (« j’en eus assez après quelques jours. Je ne voulais plus être seul »). S’ensuit des moralités qui n’en sont point, parce qu’elles savent accueillir au détour d’un chemin ou d’une route la contradiction. Et celle-ci regonfle le cœur.

Mirabel déjà en des temps plus anciens avait d’emblée déclaré : « Tout me plaît en ce monde et il ne me va pas. Je voudrais que tout change sans que rien ne se perde. » Mirabel qui invente une histoire de trésor pour escroquer gentiment son monde, mais Mirabel qui dit : « même quand on peut, ça n’est pas de se goinfrer qui est bon, c’est la douceur du temps qui vient et qui passe en brise légère ». Et aussi bien rappelle à son « bougre de salaud » de copain le bon temps qu’ils ont eu, dans ce style accordé à la complexité d’une pensée, à la fois franc et poétique, ancré et aérien : « Vin vert, vin noir, vin mauve, qui me prend la langue, qui la tire et je tombe au fond du gobelet, ventre aux parois glissantes, un banc de bois me frappe à la cuisse et la porte soudain me vomit devant l’auberge, l’air frais me traverse la tête comme si je n’y étais pas, la rumeur des grillons dégringole des étoiles, cela se multiplie, tout est Nombre. »

 

Le commentaire de sitaudis.fr

 

éd. Verdier, mars 2017
96 p.
12, 50 €