JOURNAL 2020, extraits (9) par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2020, extraits (9) par Christian Prigent

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19/11 [boxe & danse]

 

Charles Pennequin, Père ancien (P.O.L) : un autre Pennequin (moins drolatiquement déclaratif ; moins social, moins politique ; plus subjectivement pathétique ; presque élégiaque).
Mais toujours net, rythmé, tendu, emporté.
Charles est sur son ring de souvenirs.
Il les déplace, les condense — les convertit en projectiles sonores.
Ou en poings de boxeur, tous serrés : ça tape au sac de son(s), la langue gémit d’une sorte de joie goguenarde.

Mais il danse, aussi, léger, sur le plancher des vies et des langues : fentes et esquives, beau jeu de jambes (aucune nostalgie poisseuse). Le passé, lourd, n’émet que souffles, bulles de BD, onomatopées hoquetées — et boum : au tapis !

Quel beau livre !
Dont me touche fort la dédicace — qui jette un pont sur une rivière de vingt-cinq ans d’amitié et d’actions poétiques diverses.

 

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21/11 [le toit]

 

Alain Frontier, du mauvais père (les presses du réel). Sensation : une ligne narrative froidement désaffectée va à allure assez vive. Elle est mince, monocorde, homogène. Mais épaissie et agitée de l'intérieur par des mouvements variés (brusques changements de thèmes, de visions). Un peu comme les accélérations, écarts et regroupements des cyclistes pourtant emportés à la vitesse d’un même peloton, nez dans les guidons.
J’y entends parfois le ton des Illuminations (mais sans la brillance du décor) : une surprise émerveillée (et effrayée) devant « l'opéra fabuleux » prêt à surgir de la langue. Il arrive même qu’y murmure, subliminal, le phrasé rimbaldien : « Tout cela vérifiable bien évidemment », etc.
Le récit est au présent. Y compris quand il articule des instants très éloignés les uns des autres.
Ce présent n’est celui d’aucun des segments de vie évoqués (souvenirs, scènes ré-actualisées, tableaux anciens,  photos récentes). C’est le présent de l’écriture (le temps de son immanence absorbante).
On ne sait trop qui parle. Cette hésitation se résout dans la neutralité géométrique d'un « on » qui est comme la somme des angles (de vision).
Le charme sourd de ce flottement (qui voit ? qui éprouve ?) et de la brutalité des alternances qu’il engendre (les sutures à la fois cassantes et souples du montage). Entre panoramiques narratifs et zooms descriptifs : vifs effets de réel : hypotyposes. Ce rythme est comme la vie : son enchaînement implacable déchaîne l’infini sensoriel — que ne saurait résorber le fini hiérarchisé (dans le temps) et cadré (dans l’espace) par quoi la langue tente de l'arrêter.

À la suite du texte intitulé « Mémoire 1 », A. F. donne, dans « Mémoire 2 », des notes qui récapitulent les sources (tableaux évoqués, citations embrayeuses, localisation des sites, datations des scènes) et proposent quelques éléments de commentaire.
Ces notes miment, non sans espièglerie, l’érudition. Mais elles ont une autre fonction — un autre effet en tout cas. D’une longueur peu inférieure à celle du texte lui-même, elles en constituent une doublure (au sens cinématographique aussi bien) : un second pan d’écriture (savante, méditative) vient s’articuler au premier (narratif, poétique) pour élever une sorte de toit.
La vérité que cherche à toucher le livre ne se constitue sur aucun des pans obliques de ce toit. Elle ne s’annonce qu’à l’arête de leur jointure faîtière. Le pan d’objectivité (les notes) et le pan de subjectivité (le récit) se repoussent l’un l’autre tout autant qu’ils se soutiennent. Le livre est fait de ces tensions à la fois alliées et antagonistes. Celui qui lit en alternance les fragments « narratifs » et les notes « explicatives » éprouve l’effet de ces tensions. Ainsi voit-il heureusement vaciller à la fois l’illusion d’objectivité des sources et l’hypostase du subjectif coagulé en « impressions ».
L’écriture est à la fois la cause et le produit de cette vacillation. Elle n’est ni dans le temps de l’hypostase ni dans l’espace de l’illusion. Ni dans la mimesis (de la réalité), ni dans l’expression (de l’imaginaire). Elle est toujours ailleurs. Tracée en négatif à l’arête de représentations toujours en passe de se voir récusées, elle ne s’identifie qu’à la différence non logique qu’elle trace au travers des diverses formations symboliques (dans ses modes d’apparition rationnelles comme dans ses formes d’expressivité sensible) pour que ce tracé suture énigmatiquement réel, imaginaire et symbolique.        

 

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02/12 [bulletin santé + météo]

 

Période sanitaire et politique gadouilleuse (le correcteur orthographique propose : « gazouilleuse » — si seulement !).
Ça  m’éteint : feuille morte.
Sans compter la météo : les « mois noirs » bretons, qui m’ont toujours abattu.
Rien que du banal. Comme est banal le fait d’en faire état dans un « journal ».
Tant qu’à faire, chronique du trivial : bobos, cures, anicroches, rafistolages.
L’œil DMLAffecté recommence à faire convulser les lignes. Tout trait d’horizon hoquète. Voilà qu’on baisse des yeux pudiques devant le moindre fil électrique. Encore quinze jours à attendre pour que la seringue de Lucentis aplatisse les zigzags.
Consolation : le claquage au mollet qui faisait clopiner depuis trois semaines s’est déclaré pile poil (au mollet) guéri au moment que s’est ouvert le nouvel espace-temps 20 km / 3 h.
J’ai donc renfourché la bécane.
Qui s’est vengée que je la tire de sa sieste : crevaison à 5 km du but, flemme de réparer, retour d’abord sur jantes, puis, vu les hurlements du pneu, à pinces par pitié.
Sinon : à peu près rien.
On jonche (ainsi la nature en automne).

 

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11/12 [l’histoire]

 

Plongé depuis quelques jours dans Oswald Spengler (Le Déclin de l’occident). Dans la foulée d’une lecture de L’Histoire d’Arnold Toynbee. Ouvrages jamais lus, malgré désirs épisodiques de le faire, depuis des années. J’aime ces gros volumes où on s’immerge, perd pied parfois, fume du cerveau devant la vertigineuse ouverture des temps historiques.
Rien ne me sollicite jamais plus que la pensée de l’histoire quand elle est haute de vue philosophique, non anecdotique, acharnée à dégager des logiques, passionnée d’engagements, stylistiquement noble. Pour moi : Michelet, par exemple (surtout).
Spengler c’est cela. On a l’impression de passer ses journées en hélicoptère avec l’humanité de Cro-Magnon à Clémenceau qui vous fourmille sous le ventre.
Évidemment, ça le gratte, le ventre : le narcissisme de Spengler, ses mépris hautains, son aristocratisme pseudo-nietzschéen, son anti-démocratisme prussien, ses dévotions mussoliniennes, le pathos Blut und Boden, etc. Le mot magique de « destin » (comme, ailleurs : âme, nature, Dieu…) sert un peu trop souvent de bouche-trou à la réflexion.
Un penseur de droite, évidemment. Mais les irritations que cela provoque (quand on vient du marxisme et n’a guère l’intention d’en sortir) sont intellectuellement bonnes à prendre : il n’est jamais mauvais de mieux comprendre par la surprise et par la colère les raisons qu’on a de penser ce que spontanément on pense.

 

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14/12 [Novarina spiritualiste]

 

Magnifique et copieux volume des actes du colloque Novarina tenu en 2018 à Cerisy. Je lis, souvent décontenancé par l’image que cet ensemble construit : celle du Novarina spiritualiste. Ce n’est pas le mien — qui reste, envers et contre tout, « matérialiste », dont l’œuvre me semble chargée d'un sens politique résistant et émancipateur. C’est le Novarina du Babil des classes dangereuses, celui du temps des insolences espiègles : « Dieu est en bois » — avant que la vraie croix ne vienne cocher le ciel et que la scène ne s’encadre d’élans peut-être plus sérieux : in hoc signo vinces.
Il n’y a rien à dire contre les lectures spiritualistes de l’œuvre de Novarina. Il y invite lui-même, de plus en plus. Nul doute que la splendeur enthousiasmante de sa langue-monde tienne à la sensation violente, quasi immédiate, immergée et immersive, qu’il a de l’outre monde que tentent par ailleurs de verbaliser la mystique et la théologie chrétiennes (la passion du religieux). C’est face à cela, avec cela, qu’il écrit — dans l’amour de la Bible.
C’est seulement que c’est une voie plus difficile d’accès pour moi, que cet amour n’a jamais saisi. Et pas si tentante : je ne suis guère porté à l’emprunter, préférant laisser béer le VIDE lucrécien — sans le combler jamais de quelque DIEV que ce soit.

 

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24/12 [satire]

 

Dans sa chronique de sitaudis sur TXT 34, François Huglo fait à la revue un beau cadeau (c’est la saison) en rappelant qu’elle n’est pas une revue « de poésie » mais une revue « satirique ».
Le premier point va de soi.
Le deuxième ne s’accepte que si on donne à l’adjectif non pas le sens étroit qu’il a le plus souvent aujourd’hui (critique, moquerie) mais celui qu’il avait au temps de la Satire ménippée (1593) : satura, écrit souvent « collectif », en pot-pourri, avec mélange des genres, des tons et des formes, comique bouffon, zuterie politique, cibles critique, etc.
C’est aussi le sens du terme « pasticciaccio », celui de Gadda.*
Ce sens rejoint ce qu’impliquait l’esprit « almanach » de TXT 33. Et que maintiennent, entre autres, les pages collectives (et anonymes) de la revue : carnavalesques, zutiques, hétérogènes, sarcastiques.
Je crois même que si les nouveaux maîtres de TXT parviennent à refonder dans ce sens le mot « satire », ils auront fait un grand pas dans la caractérisation théorique de ce qu’ils tentent.

 

* Copié sur internet : « Le mot de satire ne signifie pas seulement un poème de médisance pour reprendre les vices publics ou particuliers de quelqu'un, comme celles de Lucilius, Horace, Juvénal et Perse, mais aussi toute sorte d'écrits remplis de diverses choses et de divers arguments, mêlés de proses et de vers entrelardés [...]. Quant à l'adjectif de ménippée, il n'est pas nouveau : car il y a plus de seize cents ans que Varron, appelé par Quintilien et par saint Augustin le plus savant des Romains, a fait des satires [...] auxquelles il donna ce nom à cause de Menippus, philosophe cynique, qui en avait fait de pareilles auparavant lui, toutes pleines de brocards salés et de gausseries saupoudrées de bons mots ».