Winter is coming, 1 par Jean-Yves Bochet

Les Incitations

06 févr.
2021

Winter is coming, 1 par Jean-Yves Bochet

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Journal d'un série-maniaque

 

 

 

C'est vrai. Je l'avoue. Je suis sériphile, voire même série-maniaque. Et cela ne date pas d'hier. C'est Belphégor la responsable, quand très jeune, en tout cas trop petit pour avoir le droit de regarder devant la petite télé, dans le salon familial, ce feuilleton qui a fait trembler la France, je quittais mon lit pour me glisser derrière les grands fauteuils et me transporter, la nuit, dans le Louvre désert, hanté par Belphégor. Puis vinrent ensuite les Envahisseurs, avec ses extraterrestres d'apparence humaine qu'un seul petit détail anatomique permettait de démasquer : le petit doigt plus écarté et figé et son générique extraordinaire dans lequel, sur une musique inquiétante de Dominic Frontier, David Vincent (Roy Thinnes), assistait, les yeux écarquillés, après s'être égaré, fatigué, sur une route de campagne, un soir, à l'atterrissage d'une soucoupe volante, tandis qu'une voix off à la tonalité solennelle indiquait aux pauvres télespectateurs saisis d'effroi le but ultime de ces envahisseurs d'outre espace : conquérir la Terre. Ce chef d'oeuvre télévisuel créée par Larry Cohen, petit maître du cinéma de genre dans les années 70, est resté inachevé et n'eut que deux saisons et 43 petits épisodes, mais constitue, en quelque sorte, la conclusion géniale au cycle cinématographique paranoïaque de la science-fiction américaine des années 50.

Depuis, je suis capable et j'ai envie de tout voir : des aventures d'un tenancier de bordel dans une ville pionnière de l'Ouest américain aux exactions d'un groupe de flics ripoux à Los Angeles, en passant par les turpitudes d'une Ava Gardner alcoolique et nymphomane, dans le Madrid franquiste du début des années soixante, sans oublier les péripéties tragi-comiques d'un trio de trentenaires québécoises dans la jungle montréalaise, tout m'intéresse.

Je n'ai donc pas découvert les joies du Binge Watching en regardant les 8 saisons de Game of thrones pendant le premier confinement. Même si l' apparition, puis l'implantation de Netflix dans le P.A.F. a grandement facilité ce genre de pratiques.

Il y a quelques décennies, bien avant notre époque de Peak TV, on ne parlait pas, à la machine à café, de la série qu'on venait de voir en streaming, mais de l'épisode hebdomadaire du feuilleton, qui, parfois en était un, comme Dallas, première tentative télévisuelle d'ériger le « méchant » en héros de l'histoire, avec ses cliffhanger de fin d'épisode dignes d'un serial et qui, la plupart du temps, était un Formula Show comme Columbo.

Puis vint Friends, ensemble show générationnel et sitcom aux rires enregistrés exaspérants, aux multiples caméos et au générique entêtant, dont les amateurs contemporains de gloubi boulga ne ratent pas un épisode lors des multiples rediffusions de ses dix saisons. Fort heureusement la série n'eut pas de reboot, formidable entreprise quand il s 'agit de Battlestar Galactica, mais calamiteuse initiative, lorsqu'un producteur en mal d'inspiration, tenta en 2009 de ressusciter cette étrange et magnifique série anglaise que fut Le Prisonnier, en remplaçant le génial Patrick McGoohan , créateur et acteur principal (qui venait de mourir) par l'incolore Jim Caviezel, qui va d'ailleurs , probablement endosser le costume de James Bond dans les prochaines aventures cinématographiques de l'espion de sa Majesté.

Depuis la fin des années 80, les geeks, amateurs de séries ne collectionnent plus les photos dédicacées des quelques vedettes éphémères de leurs shows préférés, la présence de Michael Douglas (Les Rues de San-Francisco), Robert Conrad (les Mystères de l'Ouest), Peter Falk (Columbo) ou bien même Angela Lansbury (Arabesque), qui, après une longue carrière de seconds rôles au cinéma s'était, comme beaucoup d'autres, reconvertie dans la série whodunit, ne suffit plus à remplir les salles des conventions et autres festivals qui se multipliaient à cette époque là. Les stars de ces rencontres médiatiques s'appellent désormais Steven Bochco, Chris Carter, Shonda Rhimes, David Simon, Tom Fontana, Ryan Murphy ou bien encore David Chase. Ils sont les showrunners de toutes les séries américaines que l'on a tant aimées, dans le désordre : X Files, The Wire, Oz, Les Sopranos, NYPDBlue, Scandal et même American Horror Story, rejoints depuis quelques années par des réalisateurs, soucieux de ne pas rater le coche de la modernité télévisuelle : Steven Soderbergh, Martin Scorcese et David Fincher, pour ne citer qu'eux.

Beaucoup de ces séries sont commandées, produites et diffusées par des chaînes câblées payantes américaines dont HBO (Home Box Office), la première et la plus emblématique, responsable de nombreuses créations télévisuelles remarquables depuis une vingtaine d'années, comme Les Sopranos, The Wire, Oz ou Sex and the city, jusqu'à Game of thrones aujourd'hui.

A partir de 2007, Netflix conquiert la planète avec son service de video on demand et multiplie la création et la diffusion de séries provenant du monde entier. Des millions de téléspectateurs découvrent alors des séries turques, coréennes, indiennes, israéliennes (de plus en plus plébiscitées) et même françaises. L'une des premières créations françaises produite par Netflix : Marseille, n'a pas été une grande réussite, mais Lupin, avec Omar Sy, qui n'est pourtant pas très originale, est en train de devenir la série la plus regardée de toute l'histoire de la plateforme et a permis au gentleman cambrioleur cher à Maurice Leblanc de retrouver, pour un temps, la place qu'il mérite sur les tables des librairies.

Le chemin a été long et escarpé depuis L'homme du Picardie mais la production française a commencé à rattraper son retard avec des séries comme Baron Noir, Engrenages,Le Bureau des légendes, Dix pour cent et bientôt En Thérapie et surtout Paris Police 1900 qui, avec son allure de spin-off des Brigades du Tigre est assez prometteuse.

À suivre.

 

 

GLOSSAIRE

 

Binge watching : Action de regarder de nombreux épisodes d'une série à la suite

Caméo : Courte apparition dans un film ou dans une série d'un acteur, d'une actrice où même du réalisateur de l'œuvre

Cliffhanger : Scène de fin d'épisode noù tout reste en suspens. Ce procédé fut primitivement utilisé dans les sérials pour obliger le spectateur à regarder l'épisode suivant.

Ensemble show : Série qui n'a pas un mais plusieurs personnages principaux

Formula show : Série dont la construction de chaque épisode repose sur le même schéma narratif, en général « le crime de la semaine »

Peak TV : Époque actuelle de la télévision qui se caractérise par une surabondance de séries.

Reboot : Version nouvelle d'une ancienne série. Le concept de départ est le même mais la suite se démarque de la série originelle.

Showrunner : Créateur et/ou responsable d'une série.

Sitcom : série comique ou comédie de situation mettant en scène un groupe d'individus et tournée devant un public dont on entend les rires.

Spin-off : Série qui reprend un personnage secondaire d'une autre série pour en faire un personnage principal

Streaming : Technique de diffusion de séries, en ligne et en continu, employée notamment par Netflix

Whodunit : Terme provenant du roman policier, compression de l'expression anglaise « who has done it ? » et désignant le type de série dont l'histoire s'articule autour de la découverte du coupable.

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Saison 1, épisode 1 d'une chronique régulière du même auteur et consacrée aux séries.