Michèle Finck, La voie du large par Jean-Marc Sourdillon

Les Parutions

06 févr.
2024

Michèle Finck, La voie du large par Jean-Marc Sourdillon

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Michèle Finck, La voie du large

 

La peinture de Caroline François Rubino choisie en couverture ouvre une fenêtre sur la mer et, au loin, sur une ligne d’horizon rouge sang. Elle nous le fait comprendre d’emblée : la voie du large ne sera pas celle de la facilité, elle sera frontale, face au vent, et fondamentalement risquée. C’est elle pourtant que nous invite à emprunter ce très beau livre sensible, envoûtant et exigeant où tout sera fait pour nous accompagner, nous protéger, nous aider à nous ouvrir à cet air du large sans quoi la vie serait irrespirable, un long confinement sans issue.

Au commencement c’est une disposition qui s’énonce, une vulnérabilité absolue, due à la maladie qui tout à la fois isole, enferme et blesse jusqu’à faire crier ; mais c’est dans cette blessure, l’unique brèche d’une vie sans échancrure, que s’infiltre l’écriture qui ouvre et oriente en direction du grand large. Avec elle, selon elle, dans son sillage, surgit une question :

Serait-ce donc cela
L’âpre ébauche ?
– Essayer d’ébaucher
Dieu ?

 

Cette question, centrale, qui court tout au long du livre avec diverses formulations, l’écriture s’en fait la caisse de résonance, plaçant tout autour d’elle les souvenirs de grandes œuvres de la peinture (les représentations de saint Thomas), de la musique (les De profundis) ou du cinéma (Bergman) pour qu’elle y retentisse et s’y déploie.

Ensuite est posé un cadre qui délimite une situation : les longes plages de confinement pendant la période de la pandémie due au covid - cette sorte de stase ou de vide qu’elles ont introduite soudain dans nos vies avec ce face à face avec la mort imminente, la sienne propre, celle des proches ou celle des autres, connus ou inconnus, et si nombreux. Toute la fragilité de cristal de la vie soudain remontée à la surface dans sa brutale évidence. Surviennent dans ce contexte la mort de l’aimée, de l’amie toute proche, presque sœur, la longue angoisse qui la précède, portée par une sorte de pressentiment, et la douleur inouïe quand celle-ci, presque fatalement, dirait-on, surgit.

Face à cette situation, à cette question, à cet événement, un certain nombre de réponses sont tentées dans ce livre. Elles ne sont pas apportées directement par l’écriture mais celle-ci les recueille et nous les tend.

Elles viennent d’abord des lettres que des poètes du siècle dernier se sont échangées et qui, toutes, au milieu du drame de vivre, cherchent à cerner ce lieu insituable où l’écriture sort de la vie. Ce qui est très beau, dans cette perception de la poésie, c’est qu’un tel lieu ne peut être approché qu’à deux ou trois, et s’il est parfois manqué, il est alors redonné par l’autre, toujours dans l’intervalle d’une relation. Ces hommes, ces femmes s’aident mutuellement à croire en ce qu’ils écrivent. Boris Pasternak, dans La correspondance à trois fait ce constat qui a presque valeur de loi : J’ose dire que la réfraction est une vérité – l’un des plus beaux passages de cette correspondance à mes yeux et l’une des réponses possibles à la question posée. La poésie, la mystérieuse vérité qui est la sienne, toujours musicale et toujours incarnée, est dans cette réfraction de l’un à l’autre de ces poètes qui s’écrivent et qui s’aiment. La poète de La voie du large se mêle à eux, fait entendre sa voix et les exhorte, les interpelle comme si elle dansait avec eux : inventez tous les trois / la poésie de l’avenir.

Une deuxième sorte de réponse, toute concrète et même physique, est apportée par la nage. Le corps évoluant dans la mer s’ouvre à son rythme, à sa pulsation sous-jacente, il est traversé par elle, propulsé par le souffle et le regard vers le large à travers les gestes de la brasse. Ce n’est pas le corps qui nage mais la nage qui nage en lui, qui l’ouvre et le traverse, et, la sous-tendant, le souffle cosmique de la mer l’accorde à l’univers. Imbrication de rythmes. Une réponse se trouve ainsi englobée dans la question, dans la manière de la poser et elle est profondément incarnée. Quelque chose est rejoint dans l’expérience de la nage : l’enfant qu’on voit avec son arrosoir rouge sur la plage et qu’on n’a pas cessé d’être, ou, plus largement, « le sentiment océanique » qu’évoquait Freud – l’une des manières peut-être de faire exister Dieu ou, sinon lui, la possibilité d’une transcendance. Alors quelque chose peut se réparer de la longue blessure de l’être, qui le tenait séparé, séquestré, vulnérable dans une minuscule chambre sous un toit pentu : une proposition émanée du paysage tout proche - la possibilité d’une chapelle et l’offre de son nom - vient au secours de l’être blessé, de l’être ouvert par la dague du doute et la difficulté d’être vivant,  et cela agit, apporte comme un appui à cette prière non dite qu’est pour lui sa vie, estompe les contours de la douleur et offre le poème : Santa Reparata.

Enfin, troisième sorte de réponse, la plus importante sans doute, celle qui soutient l’acte de parler quand la parole se fait poésie ainsi que le fait même de vivre depuis l’enfance grâce au don du père : la musique. Sœur musique. La musique, c’est l’un de ses rôles, accompagne l’interrogation douloureuse du doute et fait du poème une prière.  Mais elle est aussi, c’est ce qui est si beau dans ce livre, essentiellement réponse. Réponse à sa manière, sans le recours des mots, quand elle surgit inopinément de la radio allumée pour apporter à celle qui souffre, qui doute ou qui s’inquiète, quelque chose comme une consolation et, parfois même, une vraie joie, inespérée. Elle apparaît, dirait-on, comme ce jeune garçon vêtu de blanc et auréolé de soleil, son violon sous le bras, à la sortie d’un concert à Cologne.  Une sorte d’ange, mais d’ange bien réel, éveillant à l’amour. Ce qu’elle apporte ainsi, dans ses « épiphanies », c’est la chance d’une métamorphose. Parfois la musique en reste au seul projet, comme c’est le cas dans l’œuvre de Strauss qui porte ce nom, Metamorphosen, enlisée dans le passé en dépit de toute la détermination qui l’habite, et parfois elle offre la grâce d’une naissance accomplie comme dans les premières mesures cristallines de la Fantaisie en fa mineur de Schubert. Cette pièce, écrite par un jeune compositeur de 31 ans l’année même de sa mort, introduit de la fluidité et de la transparence, le miracle d’une limpidité sans ombre dans sa vie finissante.

Mais, me semble-t-il, une autre réponse se trouve peut-être également dans la musique, passant presque inaperçue parce qu’elle n’est pas théorisée et que d’une certaine manière elle prend à rebours les formulations explicites du doute pour fonder ainsi la réalité du peut-être sur quoi se clôt le livre. Elle serait moins dans la musique elle-même, son contenu, sa mélodie, sa plus ou moins grande harmonie, que dans sa façon d’apparaître. Elle surgit à l’improviste de la radio, appelant le poème, mais surtout elle est opératrice de coïncidences.  Elle fait apparaître dans l’ouïe et l’esprit de la poète attentive ces liens invisibles qui relient à travers le temps les vivants et les morts, le passé et le présent, le maintenant et le futur imminent. D’où cette question, après la mort du père et son retour bouleversant sous la forme d’un morceau de Buxtehude entendu à la radio : Les morts nous envoient-ils des signes ? ou est-ce nous qui croyons qu’ils en envoient ? p.148.  Là est peut-être le véritable miracle, s’il y en a un. Non pas dans les coïncidences elles-mêmes mais dans la disposition à les percevoir, dans cette façon qu’a la conscience d’accueillir et de relier des événements simultanés par le sens. La musique souligne en les rendant audibles ces mouvements sur lesquels se bâtit l’invisible l’élan qui porte une vie, l’illumine, la tend vers le sens ; elle nous révèle ainsi, sinon notre croyance ou notre foi, du moins notre désir de croire, ce qu’on appelle l’espérance – la nage qui passe en nous, nous traverse et nous pousse en avant vers le large.

 

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