Nous sommes embarqués de Patrizia Atzei par Jean-Marc Baillieu

Les Parutions

01 mars
2020

Nous sommes embarqués de Patrizia Atzei par Jean-Marc Baillieu

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Nous sommes embarqués de Patricia Atzei

En français (ce n’est pas le cas en allemand, ni en anglais, ni en espagnol, ni en italien), le mot « politique » est, tel quel, adjectif et substantif (qui plus est féminin et masculin) disposant ainsi un champ lexical profus, donc imprécis, ce pourquoi mieux vaut définir, préciser un tantinet ce qu’y entend celui ou celle qui l’emploie pour l’étudier. C’est le cas de la philosophe Patrizia Atzei 1977 dès le début de son livre sous-titré « La politique, le pari » et, de fait, le texte en quatrième de couverture précise que « ce livre court et incisif tente d’explorer une intelligibilité possible de la subjectivation politique contemporaine » : « en quoi consiste le pari de celles et ceux qui s’investissent dans telle lutte, dans tel mouvement, alors qu’une vision globale nous fait défaut ? ». 

Que cet ouvrage soit court n’est nullement regrettable tant la concision ne nuit pas ici à la précision d’un discours au cordeau qui déploie clairement et sans jargon une pensée guidée par les travaux de penseurs et philosophes aînés, majoritairement Jacques Rancière, Michel Foucault, Bernard Aspe, une pensée où ni Marx, ni Hegel, voire Kant ne sont absents, et où l’on croise aussi Alain Badiou, Giorgio Agamben, Ludwig Wittgenstein, Lucien Goldman et même Blaise Pascal dont une pensée (« Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. ») est à l’origine du titre. Relevons aussi la présence de 92 notes exemplaires (10 pages) associées aux quatre chapitres et à une conclusion engagée depuis sa question initiale : « …la prolifération actuelle des revendications, des positionnements, des luttes face aux offensives du capital est-elle la seule alternative au fantasme d’une unification impossible ? » jusqu’à son paragraphe final : « La question qui se pose à nous n’est plus celle de la cohérence à chercher entre des pratiques et des trajectoires irréductiblement différentes, mais, par-delà leur hétérogénéité, celle d’une alliance nécessaire –existentielle, sensible, intellectuelle : bref, politique. C’est un pari auquel nous n’échapperons pas. » Peut-être ou espérons-le, car l’instabilité engendrée ou inhérente « aux offensives du capital » crée de l’insécurité socio-économique, de l’insécurité sociale qui est peut-être un ingrédient, pari du « capital » pour emporter la mise, parvenir à ses fins, un pari auquel les revendications et les luttes participeraient logiquement ou naturellement du mouvement mis en branle par les « tenants du capital » pour déstructurer, déconstruire des acquis antérieurs des luttes sociales, gêner voire dézinguer ainsi la solidarité, la camaraderie pour transformer chacun en entrepreneur individuel en étendant ainsi l’hégémonie de la loi du plus fort, de ladite loi de la jungle.

Pour en revenir au déroulement de l’ouvrage, l’auteure part de « La politique et son réel » projetés comme une étude de « cas », s’interroge « De l’universel au singulier, et retour » (ce qu’est un/l’universel, événement et sujet, tension, résonance) avant de questionner « L’adresse de la politique » et « Ce qu’on sait et ce qu’on ne peut savoir » (décider l’indécidable, nécessité du choix, le soi/le commun/le vrai), questionnement pertinent tant est sous-jacente en politique (« pouvoir ») la présence, la question de la connaissance (« savoir »). Un bémol ici pour regretter que la table se contente de citer les titres des chapitres, alors qu’y ajouter les titres des sous-parties aurait permis au lecteur un utile repérage récapitulatif et une mise en perspective d’emblée accessible. Au lectorat curieux de prolonger ce remarquable essai qui évoque succinctement Pierre Bourdieu, nous rappellerons que l’homme de terrain, sociologue combatif et philosophe de formation, est l’auteur de Méditations pascaliennes (Seuil, 1997) où, via une réflexion historicisée sur la raison, « l’être social, le temps et le sens de l’existence », il met en perspective « violence symbolique et luttes politiques » non sans perspicacité. Notons enfin qu’au fil du temps des praticiens de la politique (Cicéron, Machiavel, Turgot, Lénine,…) ont su interroger non sans pertinence leur pratique, la mettre en perspective et participer à l’histoire des idées et des luttes politiques.

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