Roche sans ride par Éric Houser

Les Célébrations

Roche sans ride par Éric Houser

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« Tiens, si je reprenais un petit coup de Roche », comme on dit un petit coup de rouquin, voilà la phrase implicite que j’avais dans un coin de la tête lorsque, comme un automate, je me dirigeai ce matin vers le rayonnage de l’une des quatre bibliothèques BILLY rouges de-mauvaise-qualité-mais-pas-chères (éplorées par plusieurs déménagements qui ne les ont pas ménagées). Le rayonnage ad hoc, retrouvé grâce à la mémoire visuelle, pas du tout grâce à la logique du classement (j’y ai renoncé depuis longtemps). J’avais eu le nez quand même, en emménageant  il y a un an, de mettre côte à côte La poésie est inadmissible (gros) et Éros énergumène (petit). Dépôts de savoir & de technique (moyen), il est ailleurs. Égaré, pas perdu, du moins je l’espère. C’est le petit que j’ai extrait, d’un geste sûr (main guidée).

Le petit qui a été repris dans la collection Poésie / Gallimard il y a 12 ans. Moi j’ai la version Tel Quel de 1968, j’avais donc 12 ans quand il est sorti, mais je l’ai lu un peu plus tard. Ce n’est pas bibliophilie (un peu nécrophile, le bibliophile, non ?) : ça me plaît de voir ce cadre d’une couleur assez moche, genre crème de marrons, de cette collection du Seuil qui me faisait battre le cœur (pas toujours). Alors, allais-je avoir encore le cœur battant en lisant ça aujourd’hui, 30 ans après ? Eh bien : oui !

Je crois pouvoir dire que Roche, en tous cas ce Roche-là, est encore actuel. Actuel pour moi. Que veux-je dire, ce Roche-là ? Je ne suis pas très féru de chronologie, mais en gros le Roche d’avant, le premier Roche (proto Roche ?). Celui qui écrit, celui qui n’a pas encore tourné (les jambes, le bassin, les épaules, la tête) le dos à la poésie. Le Roche qui veut encore, je ne sais pas, tirer la chose au clair, titiller / triturer un peu la question. Et à cet égard, le texte qui ouvre le livre (Leçons sur la vacance poétique (fragments)) est exemplaire. Rien qu’au titre, l’humour rochien fait mouche, déjouant à l’avance les étiquettes (dont celle, un peu datée déjà, de post-poète) qu’on lui aura collées. C’est qu’il est retors, l’animal (ou dialecticien, peut-être).

Telle qu’elle se présente, avec ses intertitres merveilleusement frappés (lus une fois, vous les retenez toujours), son érudition, son côté à la fois précieux et « brutaliste », ses tournures out of the blue (il s’agit bien de tourner quelque chose, comme les pieds d’une table massive dont on ne ferait pas la théorie parce qu’elle serait, elle-même, la théorie !), cette prose introductive montre assez qu’avec Roche (l’Aréopagite) on est plutôt loin, entre autres, de la pauvre querelle lyrisme / formalisme. ll ne faut pas plus d’une ligne à Denys pour botter en touche : une confusion au niveau de la théorie explique seule le débordement de bas lyrisme issu du surréalisme. Débordement de bas lyrisme : tout lecteur à la commission Poésie du CNL sait très bien ce que ça veut dire.

Ce n’est qu’un exemple, et l’essentiel est peut-être ailleurs : je risquerais deux choses. La première, c’est qu’à la théorie, il faudrait quand même un peu s’y remettre. Chacun selon son talent, ses moyens, son orientation, on pourrait essayer encore un tout petit peu de… comment dire, non pas théoriser (il ne s’agit peut-être plus vraiment de ça, du moins pas dans le même sens que dans ces années-là), mais… travailler. Travailler à s’affranchir. Citation (c’est le premier paragraphe du texte) : « N’ayant jamais perdu de vue qu’il ne doit son progrès qu’à son énorme entrain à cultiver la convention – à la régler selon l’incessant besoin qu’il a de s’étayer devant toute chose – l’homme, mais à cette condition seulement d’être en alerte de ce fait, reste au centre de l’affranchissement de la pensée si, comme le dit Novalis, l’état de critique est l’élément de liberté. »

Deuxième chose, pour serrer un peu du côté du champ (de notre champ, noi poeti) : est-ce que ce ne serait pas intéressant de reprendre les choses (écriture, lecture) au niveau d’une érotique ? C’est au fond, il me semble, le propos d’Éros énergumène. Mais c’est aussi peut-être ce qui court dans tout l’œuvre, si l’on entend par érotique (mais on pourrait dire, aussi : érotologie), pour reprendre la formule rochienne, l’art d’en découdre avec tout, j’ajouterais, d’en découdre avec le tout, avec tout tout. C’est un peu vague, me direz-vous. Abstrait. Je ne crois pas, et quant à la poésie, Denis Roche ouvre quelques pistes, dans un très beau passage sur les rythmes : des types de faits à dominante pulsionnelle, écrit-il (déroulement de l’écriture, déroulement de la lecture, étalement, enserrement, écoulement des textes imprimés… « rythme de succession des pages et de leur imbrication possible et de leur succession comme autant d’empreintes, toujours fonctions d’un acte social qui est celui d’écrire et d’un autre acte social qui est celui de lire »), en les opposant au rythme métrique. Citation 2 (vers la fin) : « Récupérer l’idée de scansion. Celle-ci ne serait plus l’art d’évaluer la mesure des vers, dans leurs quantités (latines) ou dans leurs syllabes (françaises), mais la science par tous les moyens des modes d’alternance pulsionnels (la pulsion pouvant désigner l’unité d’énergie dans le poétique). » Freudien ? Non : rochien !