Baudelaire au travail par François Huglo

Les Incitations

19 déc.
2013

Baudelaire au travail par François Huglo

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Lettre ouverte à Olivier Mathian

 

            Cher Olivier Mathian,

            Annie Wellens vient de me communiquer votre étude « Perceptions du travail et figures de l’exclusion dans Le Spleen de Paris »*, et je vous sais gré d’offrir sur ce texte l’angle de vue de ces bonnes questions qui lui sont rarement posées. Il est en effet commode de classer Baudelaire (ou Balzac, Flaubert) parmi les « réactionnaires », par opposition à Hugo ou Sand que leur fibre sociale classerait plus « à gauche ». Ce serait oublier la fidèle amitié dont témoigne la correspondance entre Flaubert et Sand (certes pas entre celle-ci et Baudelaire !). Ce serait oublier ce que Marx doit à Balzac, souvent proche de Baudelaire (Butor rapproche à juste titre  Le Spleen de Paris  du prologue de  La fille aux yeux d’or). Ce serait oublier l’hommage rendu à la modernité de Baudelaire par l’ « absolument moderne » Rimbaud, non seulement communard, mais l’un des rares anticolonialistes de son temps (avec Segalen et Gauguin : pas étonnant que chacun des trois se soit senti seul ! Notons d’ailleurs que Segalen a écrit sur chacun des deux autres. Ils n’étaient pas nombreux, à l’époque…).

            Le vitrier incarnant (ou désincarnant !) le travailleur ou l’exclu devenant « transparents » (ne les croise-t-on pas sans les voir ?), sans opacité vitale, humaine, figure ce que Marx, dans Le Capital, appelle le « travail abstrait ». Je n’y avais jamais songé, mais c’est exactement ça : « le personnage n’a pas de corps, sinon sa voix (…) le travail rend transparent ». Le travail aliéné ne date évidemment pas du XIXème (ce qu’il est convenu d’appeler « LA civilisation » doit beaucoup, sinon tout, à l’esclavage), mais la « césure » dont vous parlez, introduite par le travail, ou plutôt césure à l’intérieur même du travail, entre travail concret et travail abstrait, devient très nette et très profonde à cette époque « moderne ». Au « travailleur libre », coupé des moyens de production, correspond l’artiste libre, qui n’est plus attaché au noble ou au souverain dont il était jadis le domestique, et qui se trouve, lui aussi, précarisé (ajoutons qu’avec la —relative— démocratisation de l’école, il y a de plus en plus d’artistes !). Vous montrez à quel point Baudelaire est conscient de cette solidarité objective. Il peut sembler paradoxal de faire de celui qui crachait sur « la canaille » et méprisait la populace un « porte-parole des sans-voix », mais n’était-ce pas sur sa propre condition que Baudelaire crachait, de même qu’il se frappe lui-même quand il frappe un mendiant qu’il considère comme son égal ? Vous le montrez en « lettré » cherchant un emploi pour survivre, exactement comme un chômeur consulte les petites annonces. On retrouve le clivage cité plus haut entre travail concret et travail abstrait, dans « une existence clivée entre création nécessaire et vie quotidienne dépréciant la première ». Le poète comme « mauvais vitrier de son époque » : la formule me paraît très juste.

            Le travail occulté par le spectacle de la marchandise selon Marx ou Debord (le second ne fait que développer le premier), c’est aussi l’usure du « vénérable comédien » masquée par la « joie populaire ». « L’ingratitude publique » n’est-elle pas d’abord celle de « la rente devenue plus importante que le travail » qu’elle cache sous la nappe du festin où elle s’offre en spectacle à elle-même sous les apparences de la marchandise et de la monnaie fétichisées (l’homme devenant lui-même cette marchandise et cette monnaie qu’on voit à travers lui) ? « Assommons les pauvres » est le slogan cynique à quoi aboutit ce rejet d’une humanité qui n’est (ne vaut) plus rien à partir du moment où elle n’est plus productive ni rentable : que faire des chômeurs, jeunes ou vieux, des Rroms, des immigrés jetés après emploi (les « 30 glorieuses ») ? Les rejeter à la mer ? Les brûler ? Le slogan « assommons les pauvres ! » est le corollaire nécessaire de cet autre, toujours actuel lui aussi : « Enrichissez-vous ! ».

            Il faudrait citer ce que les écrits intimes de Baudelaire disent de l’universelle prostitution (y compris celle de l’art), et qui rejoint votre développement sur « l’esclavage de la rente et de la chair ». Le souci moral de Baudelaire lecteur d’un de Maistre qui, certes, n’est pas Marx, est évident… Cependant, n’avez-vous pas montré implicitement que cette morale se double d’une politique et d’une sociologie, inséparables de « la poétique et de l’esthétique du travail à l’œuvre ici » ? Poèmes en prose : la prose sent le travail, la roture… Petite réserve sur votre dernier paragraphe : « ce n’est pas du prolétariat dont nous parle Baudelaire ». Mais n’y a-t-il pas porosité entre prolétariat et « infra-prolétariat », cette « armée de réserve du Capital » selon Marx, la précarité du premier le menaçant à chaque instant d’être rejeté dans les ténèbres extérieures du second (cette menace permet aussi de faire pression sur les salaires !). Par ailleurs, votre dernière phrase semble laisser entendre que seuls les nantis sont capables de réfléchir et de retrouver « une conscience morale en quête d’une société plus juste », comme si l’on pouvait compter sur eux ! « Debout, les damnés de la terre » eux-mêmes !

            Merci encore à Annie et à vous, en amitié partagée,

 

                                                                                                                                      

 

 

* Étude publiée par les éditions Ellipses, dans le collectif intitulé « Le travail / la culture » (concours IEP 2014).