Musée Branly par Aminata Traoré

Les Incitations

07 juil.
2006

Musée Branly par Aminata Traoré

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« Ainsi nos oeuvres d'art ont droit de cité là où nous sommes,
dans l'ensemble, interdits de séjour »




Talents et compétences président donc au tri des candidats africains à
l'immigration en France selon la loi Sarkozy dite de « l'immigration choisie
» qui a été votée en mai 2006 par l'Assemblée nationale française. Le
ministre français de l'Intérieur s'est offert le luxe de venir nous le
signifier, en Afrique, en invitant nos gouvernants à jouer le rôle de
geôliers de la « racaille » dont la France ne veut plus sur son sol. Au même
moment, du fait du verrouillage de l'axe Maroc/Espagne, après les événements
sanglants de Ceuta et Melilla, des candidats africains à l'émigration
clandestine, en majorité jeunes, qui tentent de passer par les îles Canaries
meurent par centaines, dans l'indifférence générale, au large des côtes
mauritaniennes et sénégalaises. L'Europe forteresse, dont la France est
l'une des chevilles ouvrières, déploie, en ce moment, une véritable armada
contre ces quêteurs de passerelles en vue de les éloigner le plus loin
possible de ses frontières. Les œuvres d'art, qui sont aujourd'hui à
l'honneur au Musée du Quai Branly, appartiennent d'abord et avant tout aux
peuples déshérités du Mali, du Bénin, de la Guinée, du Niger, du
Burkina-Faso, du Cameroun, du Congo. Elles constituent une part substantielle
du patrimoine culturel et artistique de ces « sans visa » dont certains sont
morts par balles à Ceuta et Melilla et des « sans papiers » qui sont
quotidiennement traqués au cœur de l'Europe et, quand ils sont arrêtés,
rendus, menottes aux poings à leurs pays d'origine. Dans ma « Lettre au
Président des Français à propos de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique en
général », je retiens le Musée du Quai Branly comme l'une des expressions
parfaites de ces contradictions, incohérences et paradoxes de la France dans
ses rapports à l'Afrique. A l'heure où celui-ci ouvre ses portes au public,
je continue de me demander jusqu'où iront les puissants de ce monde dans
l'arrogance et le viol de notre imaginaire. Nous sommes invités,
aujourd'hui, à célébrer avec l'ancienne puissance coloniale une œuvre
architecturale, incontestablement belle, ainsi que notre propre déchéance et
la complaisance de ceux qui, acteurs politiques et institutionnels
africains, estiment que nos biens culturels sont mieux dans les beaux
édifices du Nord que sous nos propres cieux. Je conteste le fait que l'idée
de créer un musée de cette importance puisse naître, non pas d'un examen
rigoureux, critique et partagé des rapports entre l'Europe et l'Afrique,
l'Asie, l'Amérique et l'Océanie dont les pièces sont originaires, mais de
l'amitié d'un Chef d'Etat avec un collectionneur d'œuvre d'art qu'il a
rencontré un jour sur une plage de l'île Maurice. Les trois cent mille
pièces que le Musée du Quai Branly abrite constituent un véritable trésor de
guerre en raison du mode d'acquisition de certaines d'entre elles et le
trafic d'influence auquel celui-ci donne parfois lieu entre la France et les
pays dont elles sont originaires. Je ne sais pas comment les transactions se
sont opérées du temps de François 1er, de Louis XIV et au XIXième siècle
pour les pièces les plus anciennes. Je sais, par contre, qu'en son temps,
Catherine Trautman, à l'époque ministre de la culture de la France dont
j'étais l'homologue malienne, m'avait demandé d'autoriser l'achat pour le
Musée du Quai Branly d'une statuette de Tial appartenant à un collectionneur
belge. De peur de participer au blanchiment d'une œuvre d'art qui serait
sortie frauduleusement de notre pays, j'ai proposé que la France l'achète
(pour la coquette somme de deux cents millions de francs CFA), pour nous la
restituer afin que nous puissions ensuite la lui prêter. Je me suis entendue
dire, au niveau du Comité d'orientation dont j'étais l'un des membres que
l'argent du contribuable français ne pouvait pas être utilisé dans
l'acquisition d'une pièce qui reviendrait au Mali. Exclue à partir de ce
moment de la négociation, j'ai appris par la suite que l'Etat malien, qui
n'a pas de compte à rendre à ses contribuables, a acheté la pièce en
question en vue de la prêter au Musée. Alors, que célèbre-t-on aujourd'hui ?
S'agit-il de la sanctuarisation de la passion que le Président des Français
a en partage avec son ami disparu ainsi que le talent de l'architecte du
Musée ou les droits culturels, économiques, politiques et sociaux des
peuples d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et d'Océanie ?

Le Musée du Quai Branly est bâti, de mon point de vue, sur un profond et
douloureux paradoxe à partir du moment où la quasi totalité des Africains,
des Amérindiens, des Aborigènes d'Australie, dont le talent et la créativité
sont célébrés, n'en franchiront jamais le seuil compte tenu de la loi sur
l'immigration choisie. Il est vrai que des dispositions sont prises pour que
nous puissions consulter les archives via l'Internet. Nos œuvres ont droit
de cité là où nous sommes, dans l'ensemble, interdits de séjour. A
l'intention de ceux qui voudraient voir le message politique derrière
l'esthétique, le dialogue des cultures derrière la beauté des œuvres, je
crains que l'on soit loin du compte. Un masque africain sur la place de la
République n'est d'aucune utilité face à la honte et à l'humiliation subies
par les Africains et les autres peuples pillés dans le cadre d'une certaine
coopération au développement. Bienvenue donc au Musée de l'interpellation
qui contribuera - je l'espère - à édifier les opinions publiques française,
africaine et mondiale sur l'une des manières dont l'Europe continue de se
servir et d'asservir d'autres peuples du monde tout en prétendant le
contraire. Pour terminer je voudrais m'adresser, encore une fois, à ces
œuvres de l'esprit qui sauront intercéder auprès des opinions publiques pour nous.

« Vous nous manquez terriblement. Notre pays, le Mali et l'Afrique tout
entière continuent de subir bien des bouleversements. Aux Dieux des
Chrétiens et des Musulmans qui vous ont contesté votre place dans nos cœurs
et vos fonctions dans nos sociétés s'est ajouté le Dieu argent. Vous devez
en savoir quelque chose au regard des transactions dont certaines nouvelles
acquisitions de ce musée ont été l'objet. Il est le moteur du marché dit
"libre" et "concurrentiel" qui est supposé être le paradis sur Terre
alors qu'il n'est que goufre pour l'Afrique. Appauvris, désemparés et
manipulés par des dirigeants convertis au dogme du marché, vos peuples s'en
prennent les uns aux autres, s'entretuent ou fuient. Parfois, ils viennent
buter contre le long mur de l'indifférence, dont Schengen. N'entendez-vous
pas, de plus en plus, les lamentations de ceux et celles qui empruntent la
voie terrestre, se perdre dans le Sahara ou se noyer dans les eaux de la
Méditerranée ? N'entendez-vous point les cris de ces centaines de naufragés
dont des femmes enceintes et des enfants en bas âge ? Si oui, ne restez pas
muettes, ne vous sentez pas impuissantes. Soyez la voix de vos peuples et
témoignez pour eux. Rappelez à ceux qui vous veulent tant ici dans leurs
musées et aux citoyens français et européens qui les visitent que
l'annulation totale et immédiate de la dette extérieure de l'Afrique est
primordiale. Dites-leur surtout que libéré de ce fardeau, du dogme du tout
marché qui justifie la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, le continent
noir redressera la tête et l'échine. »
Le commentaire de sitaudis.fr Comme quelques autres sites, nous diffusons ce texte publié pour la premièrefois en France le 29 juin 2006 par Corinne PERRON, représentante en France de l'Union Syndicale des Travailleurs Kanaks et des Exploités, sur le site de cette organisation.