agir non agir de Pierre Vinclair par Gilles Jallet

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30 juil.
2020

agir non agir de Pierre Vinclair par Gilles Jallet

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agir non agir de Pierre Vinclair

Pour une poésie de la sauvagerie : Pierre Vinclair

 

Dans le chapitre IV de Terre inculte (Hermann, 2018) qui s’intitulait déjà « De la sauvagerie », Pierre Vinclair esquissait, à travers une nouvelle traduction du poème de T. S. Eliot (The Waste Land) et son commentaire serré, ligne à ligne, le programme d’une théorie de la vertu de la sauvagerie. Il s’agissait alors de rejouer dans la traduction la sauvagerie du texte initial, c’est-à-dire « une qualité de présence dans la voix – immanence », écrit Pierre Vinclair. On peut dire qu’avec les deux nouveaux livres parus simultanément chez Corti (en mars 2020), Agir non agir et La Sauvagerie, Pierre Vinclair est passé de la théorie à la pratique, et réciproquement, de la pratique à la théorie, puisque les deux livres ne cessent de se renvoyer la balle l’un à l’autre, dans un jeu de rebonds qui nécessite forcément de les lire ensemble. L’un explique, si l’on veut, tandis que l’autre agit, mais en réalité rien ne permet de séparer entre les deux la puissance et l’acte. Dans Agir non agir, un titre faisant écho à la devise qui ouvre et clôt le cycle de la Délie de Maurice Scève : « Souffrir non souffrir », et sous-titré « éléments pour une poésie de la résistance écologique », Pierre Vinclair réunit nombre d’informations, de références et de notes bibliographiques recouvrant « la pratique sauvage » (au sens de Gary Snyder, que Pierre Vinclair cite en exergue de son livre), mais loin de se limiter à un rôle de documentaire ou de matériau passif sur l’écologie contemporaine, le livre de Pierre Vinclair agence, juge, discerne, conclut à partir de cet ensemble d’éléments, et construit peu à peu « la poésie de la sauvagerie ». Au passage, on peut lire dans les premières pages du livre une très fine analyse comparative entre ces deux poèmes, « Le Jaguar » de Ted Hughes (dans la splendide traduction de Valérie Rouzeau) et « La Panthère » célèbre du Jardin des Plantes de Rainer Maria Rilke. « Les deux poèmes s’intéressent à la même puissance sauvage, écrit Pierre Vinclair avec manifestement une préférence pour le premier, comme si la cage, plutôt que de l’amoindrir, au contraire lui permettait de la déployer, ou du moins la mettait en évidence. » Cependant, Pierre Vinclair établit une séparation entre la théorie et la pratique, lorsqu’il écrit : « Une chose est d’essayer de faire de son poème un animal et de son livre une image de la nature comme tout, une autre d’avoir un effet positif sur la catastrophe écologique. Or, c’était bien la question initiale : que peut faire la poésie, contre le saccage en cours ? » C’est bien en réponse à cette question que Pierre Vinclair définit la poésie de la sauvagerie comme une poésie de la résistance, et comme la privation lui est complètement étrangère, il ne se prive pas de comparer la résistance écologique avec la résistance pendant la seconde guerre mondiale, convoquant l’exemple de René Char et la leçon d’exigence des Feuillets d’Hypnos. L’écriture poétique n’est pas le contraire de l’action, au contraire elle agit selon un modèle d’action et d’expression appartenant au registre de l’effort, mais aussi à des valeurs éthiques comme l’attention, le témoignage et l’avertissement. Enfin, elle s’accompagne d’un effort utopique, qui échappe à toute logique et à toute rationalité technique ou instrumentale, qui est celui de sauver la liberté. « Subvertir la rationalité est un mot d’ordre général », note Pierre Vinclair, un mot d’ordre général qui s’inscrit dans une longue chaîne de penseurs, Nietzsche, Bataille, Derrida, Lyotard, et de poètes, Rimbaud, Char, Artaud, Bénézet. Même s’il arrive que pour se dégager de la rationalité, la poésie doive nécessairement se transformer en « haine de la poésie », c’est pour en arriver à « une autre énergie, plus puissante – celle de la vie du poème dans son effort pour éclairer le réel ». La pensée sauvage, en référence au livre de Claude Lévi-Strauss s’oppose à la pensée rationnelle et à la méthode scientifique ; contrairement à celle-ci, elle ne suit pas une méthode, elle ne pense pas par concepts, mais elle naît d’un « bricolage ». D’ailleurs Lévi-Strauss ne parle-t-il pas dans son livre La Pensée sauvage d’une « poésie du bricolage » qui, sous d’autres formes certes, s’apparente à la fabrique du poème à la fois comme objet et comme jeu : où l’on retrouve l’apparition du mot valise « objeu » inventé par Francis Ponge ? En ce sens, la pensée sauvage ne se définit pas autrement que par une pratique sauvage qui recourt simultanément à la pensée magique, à la mémoire chamanique et au discours tragique, puisqu’elle perçoit l’univers comme un « totum » dont toutes les parties (les « omnia ») correspondent entre elles par d’autres voies que les causalités et les nécessités naturelles avancées par les sciences : « tout discours sur ce qui arrive à la Terre doit être tragique s’il prétend avoir un sens. Or, nous dit Vinclair, c’est le poème qui est particulièrement à même d’incarner, dans la matière linguistique, ce pôle tragique de la pensée de la Terre. » (Terre, avec une majuscule, en référence à « l'hypothèse Gaïa » développée par James Lovelock). Le mot de Zarathoustra résonne encore : « À la Terre, restez fidèles », mais rien de plus étranger à Pierre Vinclair que cet enseignement solitaire, même s’il n’exclut pas l’effort et la tension de la solitude dans un corps souffrant, la poésie de la Terre est non seulement tragique, mais elle est tout autant une action politique et collective, je cite : « Le salut de la Terre n’est tout simplement pas un objet d’investigation solitaire (…) : son existence même présuppose l’existence d’une communauté. » Quelques pages plus loin, ne le reprenant pas moins qu’à Pablo Neruda : « Le livre de poèmes, en ce sens, doit être un Chant Général ». Quand je disais en commençant cet article, qu’avec ses deux derniers livres, Pierre Vinclair passait de la théorie à la pratique, La Sauvagerie en est sans doute la démonstration la plus insigne. Comme la devise de Délie, la devise « Agir non agir » ouvre et clôt les 500 poèmes que compte La Sauvagerie, mais là n’est pas le seul point commun avec le livre de Maurice Scève, paru à Lyon en 1544 : Délie se compose de 449 dizains en décasyllabes, précédés d'un huitain et séparés par 50 emblèmes. À l’instar du recueil poétique de Scève, La Sauvagerie ne comporte pas moins de 499 dizains qui ne sont pas tous en décasyllabes, bien que le vers décasyllabe serve de cadre géométrique (ou de cage) à l’ensemble, ceux-ci précédés d’un huitain composé par Jean-Claude Pinson et comprenant 48 dizains écrits par des poètes invités, lesquels en quelque sorte tiendraient la place des emblèmes. Car, de même que chaque emblème de la Délie donne son thème au dizain qui le suit, Pierre Vinclair répond par un autre dizain adressé à chaque poète invité sur le même thème. L’adresse fait partie intégrante de la dimension collective du travail, et dans Agir non agir l’auteur raconte l’influence déterminante qu’eut Jean-Claude Pinson à travers son livre Pastoral sous-titré lui-même « De la poésie comme écologie » dans le projet d’écriture de La Sauvagerie. Je ne sais pas si La Sauvagerie peut se lire d’une seule traite, mais je crois plutôt qu’on devrait lire ce livre « dans une coulée », dans une activité ininterrompue ou encore, comme l’écrit Vinclair : « Le poème intéressant, eût-il été rivière, se descendrait donc en rafting. » La Sauvagerie se divise en douze séquences qui suivent la progression d’une vaste épopée, elle-même reliée à l’histoire de la Terre (Gaïa), des animaux et des végétaux, mais pas seulement puisque Pierre Vinclair ne se prive pas de revisiter un grand nombre de mythes, de textes sacrés de toutes provenances et de toutes époques : qu’il s’agisse de l’Arche de Noé où, dans la deuxième séquence il fait « entrer dans la boîte » les noms latins de 102 espèces disparues à cause de l’homme, et auxquelles il consacre également pour chacune un dizain, en passant par les poèmes chinois du Shijing ou japonais du Kojiki que Pierre Vinclair a traduits dans les deux cas, jusqu’à l’Entrée des Enfers (Homère, Virgile, Dante, Milton, Blake), le livre de Pierre Vinclair dresse le bilan d’une catastrophe sans équivalent dans l’histoire de la Terre : celle de l’Anthropocène. Le poème souffre de la disparition de la Terre, et de ce fait il est devenu difficile d’écrire un poème : « écrire un poème est la chose la plus difficile au monde », écrit Pierre Vinclair :

Mon poème souffre comme une espèce
prenant sur elle l’extinction de tout –
il a peur et désire de vagues aventures tel
ce célibataire, vivant sur un parking de
supermarché, mais n’a pas encore rencontré
d’Inuits collés à leur télévision pendant la fonte
des glaces, ni gâché des paysages par lui
déflorés : sa parole ne conteste pas le silence,
il se propose aux hommes si la nature doit re
venir malgré eux, sans eux, avant eux.

 

La Sauvagerie est une somme, au même titre que les Feuilles d'herbe (Leaves of Grass) de Walt Whitman. Chaque séquence est numérotée, sans titre, et précédée par une épigraphe qui donne en quelque sorte le thème général ou, en tout cas, la progression de celle-ci au sein de l’ensemble. Pour autant, il n’y a pas une histoire continue ou linéaire dont on pourrait faire le résumé, séquence après séquence, mais à l’intérieur de chaque séquence, des figures emblématiques, celle de Paul Watson, par exemple, cofondateur de Greenpeace et, plus tard, de la « Sea Shepherd Conservation Society » connue pour ses actions directes à l’encontre des baleiniers, celle de Vandana Shiva, militante écologiste et féministe indienne, qui reçut le prix Nobel alternatif en 1993, ou celle de Don C. Talayesva, un indien Hopi, né à Oraïbi, à l'est du Grand Canyon du Colorado, en mars 1890, et décédé en 1976 : « … en 1938 / lui est arrachée – carnaval de huit mille pages / payées au feuillet par Léo Simmons, coupées / montées, lisibles à Thanksgiving – Soleil Hopi, / « l’autobiographie, comme dira Lévi-Strauss, / d’un habitant de la planète Mars. » En lisant La Sauvagerie, on ressent que Pierre Vinclair est redevable à ces figures d’une forme de vie, d’un engagement sauvage et d’une volonté de puissance, qui le transportent aux quatre coins du monde, comme s’il s’agissait d’un livre international, dont la langue justement est parfois l’anglais, un certain nombre de poèmes ayant été écrits de l’anglais vers le français. À ce propos, on remarquera dans la 6ème séquence les magnifiques traductions en français et en prose d’Alexandre Prieux réalisées à partir des dizains anglais de Pierre Vinclair, écrits durant le Singapore Poetry Writing Month 2019. La pratique sauvage, la résistance écologique, la diversité des langues, Pierre Vinclair ne les sépare pas de la vie de l’écriture et de la Langue (au sens de Novalis, la Langue est ce qui nous fait écrire et parler), au contraire : si les 500 poèmes de La Sauvagerie devaient démontrer une seule chose, c’est que l’écriture poétique est constituée par cette vie sauvage, intérieure, multiple, laquelle n’est pas à l’abri de sa propre extinction, ou paraphrasant Paul Valéry : nous autres, civilisés, nous savons maintenant que la Langue (au même titre que Gaïa, la Terre) est mortelle.

Le commentaire de sitaudis.fr


" Agir non agir / éléments pour une poésie de la résistance écologique ", éditions Corti, collection « en lisant en écrivant », 2020, 237 p., 19 €
" La Sauvagerie " , éditions Corti, collection Biophilia, 2020, 329 p., 22 €

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