FÉERIE de Sophie Loizeau par Gilles Jallet

Les Parutions

03 nov.
2020

FÉERIE de Sophie Loizeau par Gilles Jallet

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FÉERIE de Sophie Loizeau

Un titre comme les affectionnait tant Arthur Rimbaud dans Les Illuminations : Féerie rappelle « Conte », « Parade », « Mystique », et l’incomparable « Fairy » (qui veut dire « Fée » en anglais). La comparaison ne s’arrête pas au seul titre du recueil : si l’on se souvient que le mot « Illuminations » lui-même est anglais et signifie gravures coloriées - « coloured plates » (selon Verlaine), alors les deux parties du livres de Sophie Loizeau intitulées « Biscuit de Sèvres I » et « Biscuit de Sèvres II » peuvent faire penser à des céramiques peintes, admirablement biscuitées, dont les scènes érotiques, quelle que soit leur crudité, rappelleraient les gravures japonaises des « shunga ». Les deux séquences intitulées « Biscuit de Sèvres I et II », en dépit de leur disposition à l’intérieur du livre, ne figurent pas « un centre caché » ; au contraire, Féerie se déroule comme une superposition de plusieurs tableaux en mouvement, à la manière des tableaux diagrammatiques de Marcel Duchamp. Il s’ouvre par deux séries de poèmes intitulées « Thot l’Ancien » et « Thot le Jeune », et une troisième « vulves vulves » pour vulpes vulpes qui désigne le renard rouge (red fox), bien connu sous le nom de goupil dans le Roman de Renart. Thot, en référence au dieu égyptien de l’époque ptolémaïque, représenté tantôt avec une tête d'ibis au plumage blanc et noir, tantôt comme un babouin hamadryas, parce qu’il possède le Livre des formules magiques, est le personnage principal du livre : « d’autres Thot ont suivi mais Lui était le patriarche / dans l’échancrure de sa chemise elle voyait ses poils blancs ». Elle, c’est Vibrisse, nom commun devenu nom propre, à l’instar des personnages allégoriques du Roman de la Rose, laquelle n’est pas sans rappeler le personnage de Liénor, lorsqu'elle s'apprête à rencontrer l'empereur Conrad : « Les traits beaux et pleins d'élégance,/ Le col ouvert par négligence, […] J'aimais assez cette manière / De laisser sa coiffe s'ouvrir / Et sa gorge se découvrir / Car dessous sa chemise fine / Blanchoyait sa belle poitrine » (v. 1198-1206). Sophie Loizeau écrit : « Vibrisse aime les livres de magie », elle écrit dans la « langue d’Atoum », inventant des mots nouveaux comme « oster » pour désigner un herbier marin, ou « crire », ah crire : quel mot ! Il m’a longtemps retenu, un mot pour « écrire », « croire », « crier », mais non, il n’est aucun des trois, un mot pour « quérir » peut-être au sens d’« aller chercher », « passer prendre », ou encore terminaison de tous les verbes (il y en a seize) qui finissent en « -crire » comme « transcrire », « décrire », « proscrire », non plus, car « crire » est un mot d’enfant pour « écrire », moins une syllabe : celle qui exclut. « Crire c’est cuire et recuire », et quelques pages plus loin : « la venue d’un insecte sous le pas du stylo fait partie des joies de crire dehors.» La sixième séquence « Féerie », qui donne le titre du livre (elle arrive après « Biscuit de Sèvres I et II »), est placée sous le signe de Thot le Jeune, « depuis que Thot est mort », mais Thot n’est qu’Un dans l’univers, il est lui-même sa propre descendance. « Féerie » se compose de Cinq lais narratifs, en référence aux légendes arthuriennes ou au cycle de la Table Ronde, dans lesquels Sophie Loizeau réussit l'exploit en quelque sorte de renverser en « homme-fée » la fée Mélusine dans « Vibrisse (conte mélusinien) » et la fée Morgane dans « Vibrisse (conte morganien) ». Le renversement en « homme-fée » ne se limite pas à une inversion de la vieille légende, car loin d'être une image symétrique en position exactement contraire, le renversement désigne plutôt un écartèlement entre les éléments du couple des contraires. Justement, il ne s’agit pas de basculer dans le contraire (l'inversion), mais d’assimiler les nouveaux contenus pour les intégrer aux anciens (le renversement). Ce renversement atteint son apothéose dans « Le Centaure » :

elle coupe en vélo par les bois du vert l’attire
fluo entre les branches qu’elle croit être
un gazon
des bidons suspendus là dégorgent
leur vieux sang
des affûts ce qu’elle trouve mais l’étang
recouvert d’une nappe
verte - que les lentilles d’eau ont tramée
au tour martelé d’empreintes

hmm cette haleine
de résurrection par bouffées de la forêt

Vibrisse se cale dans des racines
attend la nuit puisque parmi les traces celles d’un
grand Equus pieds nus

le couple en biscuit : cheval et cavalier
immobile et pâle
elle en reçoit la lumière hors
présence de la lune

les choses évoluent
toujours rivé à l’homme le cheval
sort son sexe et pisse
de longs rayons causant un trou
dans l’eau sans gicler

puis c’est le spectacle d’eux d’un seul -
ont-ils fusionné - au bain
de cette croupe de ce
pénis devenu queue

Vibrisse se fait toute / petite

Après « Féerie » (le poème), une septième et pénultième séquence « Thot au bain » définit parfaitement Féerie (le livre) : « Féerie est un aleph une pièce de nuit contenant à elle seule / tous les mots toutes les visions ». Le dernier tableau du livre intitulé « Le phallus de mer » raconte la trouvaille inopinée sur la plage d'un objet ressemblant à « un phallus de géant », en fait un vieux tuyau de plomberie sculpté par la mer en forme de sexe, « une œuvre sauvage, écrit Sophie Loizeau, réalisée sans l'aide des mains un sexe de cadavre aussi bien momifié bandant depuis la nuit des temps nocturne venu s'échouer à ses pieds comme un fait exprès ». On peut y voir comme l'auteure « le cadeau d'adieu d'un roi de l'ancien temps à sa maîtresse », ou encore, sous l'effet d'un nouveau renversement, un mouvement circulaire, une course en sens contraire, qui nous reconduirait à l'écriture du dieu.

 

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