Dans l'hiver des villes de Tennessee Williams par Jérôme Duwa

Les Parutions

17 mars
2015

Dans l'hiver des villes de Tennessee Williams par Jérôme Duwa

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   Qui sont  « Ceux qui ignorent le moment de partir » ? Qui sont ceux-là qui persévèrent alors qu’il n’est pourtant plus temps ? Ce sont les « vaillants explorateurs ». Ils sont là où il ne faut pas, quand il ne faut pas ; leur intrépidité est leur gloire. C’est peut-être aussi celle de Tennessee Williams, dramaturge et poète, l’un et l’autre, le premier occultant souvent tout à fait le second.

   Blanche Du Bois (Un tramway nommé désir) ignore sans doute quand partir, comme Sébastien dans Soudain l’été dernier : ils suscitent tous deux cette « ivresse de la pitié », ce sentiment qui naît au cœur même de la férocité du monde, alors que rien ne semblait devoir l’appeler. Ce sentiment, pour finir, nous sauve.

   Parmi les « vaillants explorateurs », il faut aussi compter tous ces papillons de nuit au vol erratique, qui tournent dans « les pièces sombres le cœur tourmenté ». Une note de Jacques Demarcq, qui signe cette nouvelle traduction complète du recueil de Tennessee Williams, nous apprend qu’il associait les premiers vers de son « Lamento pour les papillons de nuit » à la lobotomisation de sa sœur adorée :

« Une plaie a frappé les papillons de nuit, ils agonisent,

leurs corps tels des flocons de bronze gisant sur les tapis. »

    Cette sœur, véritable « lampion de papier » a été, écrit-il dans « Recuerdo », « plus rapide » que lui en tout. La poésie s’entend ici comme démence qui dévore… lentement. Plutôt que le cri froid, « muet / de suffocation » de la folie qu’on enferme, elle parvient à se tenir in extremis sur le fil, tout en se fondant sur l’expérience de l’angoisse, par laquelle seule « on peut se reconnaître ».

   Tous ces « Peintres dangereux »du milieu de l’art new-yorkais, dont un poème nous parle, vivent exactement dans cet entre-deux où se tient aussi Tennessee Williams : on ne voit pas d’où ont surgi les tableaux de ces peintres, on fait abstraction de ces « ateliers nus aux bouteilles brisées, avec des préservatifs pendouillants et l’odeur rance / des matières chauffées par pression ». On détourne le regard de ce cloaque qui est le lieu même de la gestation de leurs œuvres d’art. Mais qui peut vraiment en supporter le regard, qui peut vraiment assister à toute la « transmutation » sans sombrer, comme la mère de Sébastien dans Soudain l’été dernier ?

   Ainsi, « le tableau est suspendu entre la folie et le marchandage des galeries ». Tennessee Williams, qui aimait Gauguin par-dessus tous les peintres, devait très bien comprendre sa fuite, loin des ors des galeries ; il était animé par cet espoir, partagé par tous les « bons rêveurs » naturellement révolutionnaires, de trouver un endroit sur terre où « sentir des tigres / courir les jungles sans limites de leurs nerfs. »

   C’est dans les lits froissés et moites, dans « L’intérieur d’une poche » de pantalon gonflé par le désir, dans le trouble du quotidien que Tennessee Williams compose son art poétique entre le dissimulé et ce qui est porté à la lumière ambrée de l’été ; un art poétique fait de trivialité, de beauté mensongère comme une dent en or dans la bouche d’une femme et de cette angoisse sur le point d’éclater, comme celle que transporte avec lui L’Homme du wagon-restaurant, regardant défiler les poteaux télégraphiques par la fenêtre.  

   La leçon de Tennessee Williams est difficile à entendre, y compris pour l’expert en « descente » qu’est Orphée, mais il est des cruautés  nécessaires pour qui prétend endurer l’hiver des villes :

« Tu dois apprendre, même toi, ce que nous avons appris,

La passion qui existe en ce monde pour le déclin,

L’impulsion à tomber qui succède au jaillissement de la fontaine. »