Dans la zone torride du Brésil de Benjamin Péret par Jérôme Duwa

Les Parutions

15 déc.
2014

Dans la zone torride du Brésil de Benjamin Péret par Jérôme Duwa

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(avec l’aimable autorisation de l’auteur et des éditions du Chemin de fer,

nous publions ci-dessous le liminaire du livre)

 

Le plus sûr moyen de changer la vie, n’est-il pas d’aller voir ailleurs à quoi elle peut ressembler ? Mais encore faut-il s’entendre sur cet ailleurs et le percevoir derrière l’exotisme de pacotille et par delà les préjugés si durables de l’homme blanc.

En surréaliste conséquent, Benjamin Péret (1899-1959) devient par la force des choses ethnologue ou, pour le moins, un observateur scrupuleux de cultures entrées en contact variablement destructeur et approfondi avec la « civilisation », depuis ce qu’on nomme par convention les grandes découvertes.

Le regard qu’il porte sur les groupes d’Indiens à l’occasion de ce second voyage au Brésil, après un premier séjour de presque trois années entre 1929 et 1931, est le contraire de celui d’un conquérant ou d’un colon : il observe, décrit, confronte, s’interroge, propose des solutions, sans s’interdire l’indignation ou l’admiration. Il regarde vivre les Indiens dans leurs difficiles conditions matérielles avec la délicatesse respectueuse de celui qui sait combien l’échafaudage de leur mode d’existence est fragile. Précieuses sont leurs manières propres de lutter contre la nature, de prêter considération aux autres, de laisser éclater de grandes bouffées de joie vive, de se comporter au quotidien avec leurs enfants, leurs femmes, de donner un sens légendaire aux événements. 

L’aptitude à la surprise de Péret lui-même n’est évidemment pas pour rien dans l’intérêt de son récit, qui joue à merveille du proche et du lointain, pour faire entrer le lecteur dans la zone torride du Brésil. Comment, sans son aide, nous engagerions-nous sur ces chemins gonflés « comme des boas repus » ?  Qui d’autre nous ferait voir, comme lui, jusqu’aux entrailles spongieuses de la forêt, ces fleurs « à l’aspect inquiétant de foie de veau avarié » ?

Mûri par l’Association des amis du poète présidée par Gérard Roche, ce livre a pu voir le jour grâce à la générosité de Jean-Jacques Lebel. De retour de voyage, Péret lui avait jadis confié, en plus du manuscrit du texte paru dans le tome six des Œuvres Complètes (Librairie José Corti/Association des amis de Benjamin Péret, 1992) sous le titre de Visites aux Indiens, une série de vingt-cinq photographies personnelles prises au cours de son enquête brésilienne.

Ces documents photographiques associés au texte intégral donnent finalement le jour à un projet que Benjamin Péret appelait de ses vœux dans les dernières années de sa vie, après son retour à Paris, au début du mois de mai 1956. Il n’a  pu de son vivant publier que deux extraits de ses visites aux Indiens : l’un, en portugais, intitulé Indios dans le numéro 88 (mars 1958) de la revue ANHEMBI et, l’autre, dans Le Surréalisme, même (n°5, 1959) sous le titre La Lumière ou la vie.

À l’ensemble que nous publions ici s’ajoute en outre un texte paru avec trois photos du poète dans le magazine brésilien Manchete (5 mai 1956) ; jusqu’alors inédit en français, le tapuscrit en est conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. 

Auteur d’une recherche pionnière sur Péret et le Brésil, Leonor de Abreu en connaissait seule l’existence ; elle était donc de loin la plus qualifiée pour nous faire davantage comprendre ce qu’un ami de Péret, Jean-Louis Bédouin, a appelé sa « belle intrépidité », en somme cette aptitude si peu commune à savoir changer d’air, en se soustrayant à toute pensée enrégimentée. JD