Phnom Poèmes, documentaire de Jacques Demarcq par Jérôme Duwa

Les Parutions

06 déc.
2017

Phnom Poèmes, documentaire de Jacques Demarcq par Jérôme Duwa

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La vitalité incessante du Cambodge et en particulier de Phnom Penh se mesure aisément depuis cette impasse où logent Jacques et Rachel, point d’observation où « Toute la ville passe » non pour aller quelque part, mais comme pour donner le spectacle de l’animation même : ce qui signifie en l’occurrence faire la navette. Ainsi défilent les petits métiers, la misère de la chiffonnière, les gamins juchés sur les motos et, par moments, les formes jaune safran des moines portant ombrelles.

Pas tout à fait au milieu du poème-reportage - ironiquement mallarméen - de Jacques Demarcq parsemé de photos, le lecteur parvient à un point d’équilibre dans le texte nommé « Cirque », écrit en décembre 2011. Le mouvement se stabilise ou presque. A ce stade, nous voilà familiarisés avec la ville khmère, son histoire, son passé dictatorial et, enfin, son présent de corruption.  A tout cela se mêlent les souvenirs glaçants de S21, la machine de mort khmère rouge (2002), le film de Rithy Pahn.

Par poèmes interposés, nous avons sillonné la ville d’est en ouest traversant le grand brouhaha des rues saturées de deux roues de toutes sortes. Comme cet agent municipal en gilet fluo (p.28), on s’est laissé prendre au milieu d’un « embrouillage circulatoire inénarrable », qui n’a de comparable en complexité que la rythmique traditionnelle de la poésie khmère, façon « corbeau sautillant » ou « serpent rampant ».

Alors, que se passe-t-il de singulier dans « Cirque » ? La scène se déroule dans une ville située à 250 km à l’ouest de Phnom Penh, à Battambang. Une école y a été fondée en 1994, accueillant quelque 1250 élèves dont certains, entre 16 et 20 ans, se forment aux arts du cirque. Peut-être que dans ces deux pages, la construction poétique oscillante, à la manière de ses superpositions périlleuses de chaises dont on voit quatre photos, devient tout à coup évidente. C’est Cummings qui le dit. Et peut-être aussi le Cendrars des années Kodak, des Poèmes élastiques et autres Sonnets dénaturés, celui auquel Jacques Demarcq emprunte son propre sous-titre : Documentaire

En passant par l’académie Médrano, l’auteur Du monde entier invite le poète, lui-même, à faire « un tour de piste ». Quant à Cummings dont Demarcq est l’un des traducteurs, il écrivait que faire un de ces tours, juché sur trois chaises en équilibre résumait plutôt convenablement la situation précaire d’« un artiste, d’un homme, d’un zéro » dont l’impératif unique est qu’il « doit poursuivre » (p.39).

Poursuivre le voyage ? Le mouvement plus certainement. Il est le sens même du poème, lequel se compose comme on sait, en diverses acceptions, de « vers ». Allons donc, un peu partout de part et d’autre du Mékong, pour s’intéresser par exemple aux oiseaux (cigognes, cormorans…) qui traversent le ciel et la page ou à cette forme curieuse de divertissement qui consiste, en se contorsionnant à l’instar des Apsaras, à jouer au Tot sey, une sorte de volant rebondissant qu’il convient de frapper du pied en direction de son partenaire.  

Et les ruines d’Angkor, dira-t-on, est-ce qu’il en est question dans ces poèmes ? C’est beau les ruines, la jungle, les deux entremêlées avec quelques chevrotants souvenirs de Malraux pour agrémenter le tout. Pas de ruines sauf en photos dans Phnom poèmes, parce que n’y règnent que le figé ou le mythe créé par le colonisateur français, puis récupéré par les pouvoirs successifs à des fins d’étourdissements idéologiques. Ce dédain volontaire se justifie pleinement : à Angkor, ne s’agitent que les touristes qui savent par avance ce qu’ils veulent trouver. Mieux vaut regarder la pluie, les femmes en sarong et en tong, sous un élégant parapluie les pieds dans la boue.

Mais un second voyage attend déjà le lecteur :  toujours en Asie, direction le Vietnam.