United C. Sherman Company de Jean-François Bory par Jérôme Duwa

Les Parutions

13 mai
2014

United C. Sherman Company de Jean-François Bory par Jérôme Duwa

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N’est-ce pas un peu tard pour écrire encore un livre sur Cindy Sherman et ses nombreuses mises en scène photographiques d’elle-même depuis les années 70 ? Les discours avertis ne manquent pas à son sujet et sa réputation bien assise font que son œuvre a atteint le stade périlleux où les gloses et interprétations accompagnant ses expositions, dans les lieux les plus en vue de la scène de l’art, finissent par créer cet insistant sentiment d’usure esthétique. Pire : la reconnaissance au premier coup d’œil a pour conséquence un affadissement du regard, un appauvrissement de l’expérience visuelle, comme si le vernis de nouveauté avait viré d’un coup de toutes parts, épuisant jusqu’aux mots qui pourraient encore l’exprimer. Cela se concrétise quotidiennement par ces propos embarrassés qu’on retrouve dans la bouche d’un personnage du livre, de retour d’une exposition de l’artiste à Florence et à qui le narrateur demande des précisions sur ce qu’il a vu : « Beh, voilà tout, c’est Cindy Sherman, tu sais » (p.21). Ou encore par le non moins péremptoire « gé-nial » (p.19) qui soulage de la fastidieuse tâche de trouver les mots adéquats à bonne distance de la dissertation et de l’immédiateté émotionnelle. 

Observateur de l’avant-garde artistique depuis les années 60, Jean-François Bory nous plonge par cette fiction facétieuse dans le petit monde des réflexes pavloviens liés aux appréciations esthétiques.

Que sait-on au juste de Cindy Sherman après tout ce qu’on peut en lire facilement, en se documentant ici et là  sur Internet, en consultant des forums ou en regardant des catalogues comme le fait d’ailleurs le narrateur du livre de Jean-François Bory ? Que peut signifier se remettre à écrire en prenant pour mobile cette photo, Untitled n°67 de 1980, conservée par le Frac d’Aquitaine ?

Parvenir à revoir Cindy Sherman suppose de traverser tous ces cercles de paroles vides ou creuses. Et c’est sans compter, en outre, sur la sémillante Mariette qui s’est mise en tête d’aller à Zanzibar et d’y attirer l’auteur du livre sur Cindy Sherman ! Oui Zanzibar : quelque part ailleurs en somme, un endroit rêvé où faire semblant d’être Robinson. Zanzibar est l’un de ces noms disponibles pour toute entreprise de fiction. Voilà pourquoi il est indifférent de savoir où cela se trouve exactement. Par définition, l’auteur ne s’y rendra jamais, parce que ce périple exotique est purement superflu.

La moindre des choses pour un auteur, qu’il écrive sur Cindy Sherman ou sur quoi que ce soit, est qu’il sache créer un « vide plus que propice à l’interprétation fabulée du monde » (p.30). Aller vraiment à Zanzibar reviendrait d’abord et surtout à manquer l’occasion de ce vide. C’est aussi à partir de lui que Cindy Sherman construit ses propres fables où elle projette son corps diversement déguisé. Depuis Un auteur sous influence (1992) ou L’auteur une autobiographie (2001), Jean-François Bory ne procède pas autrement ; il circule ici avec souplesse de l’Histoire de Byzance et du dernier empereur Constantin Dragazès à la vie de tous les jours aux côtés de Mariette et ses  autres amis.

L’ensemble compose le journal d’un livre en train de se faire et d’un Moi à l’identité fluante - celui de l’Auteur - qui s’amuse beaucoup à essayer une partie de sa collection de masques.