Quand s'approche l'orage de Boris Pasternak par Jérôme Duwa

Les Parutions

10 sept.
2013

Quand s'approche l'orage de Boris Pasternak par Jérôme Duwa

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Nous voilà, nous lecteurs, devant tous ces mots traduits de Boris Pasternak (1890-1960), des mots écrits entre 1923 et 1936 dans la situation que décrit parfaitement Henri Deluy, auteur des traductions et de l’ouverture du recueil : il y a les mots et il y a aussi ce que les mots pourraient ne pas vouloir dire.

Cela ne signifie pas que ces mots cachent quelque chose, qu’ils seraient lestés de mauvaise conscience. « Pas de place ici pour la honte », tranche Pasternak. Les mots seront chez lui humides, couverts de rosée ; comme la nature qu’il décrit, ils sont susceptibles de croissances inattendues dans une époque où l’espoir et le désespoir le plus grand se développent tour à tour. L’horizon se déploie ce 9 janvier 1905, jour du dimanche rouge, jour de colère populaire et il s’affaisse, ce 14 avril 1930, jour du suicide de Vladimir Maïakovski.

Entre 1923, date à laquelle Pasternak commence Très haute maladie (complété en 1928)et l’année 1936 marquée par le début des « grandes purges » staliniennes et la mort d’Ossip Mandelstam, il est difficile de dire simplement tout ce qui se passe et qui affecte souvent mortellement les poètes. Évidemment, il convient d’égrener avec précision les événements, de rappeler surtout toutes les victimes du régime stalinien, mais cela ne dit pas encore suffisamment ce qui s’est déroulé, quelle est cette maladie, « la sublime maladie » qui s’est alors répandue.

Est-ce cette maladie qui conduit Pasternak à célébrer Staline en 1936 dans deux poèmes qu’il est important de pouvoir lire ici, à la fin de ce volume ? Est-ce la peur ? Est-ce la fascination pour l’homme d’action ?  Une chose est certaine : pour le poète Pasternak et ses amis, ceux de la revue LEF (Front de Gauche de l’Art) par exemple, comme Maïakovski qui la dirige, il n’est plus possible de dormir : « Réveille-toi poète, range ton laissez-passer ». C’était déjà vrai pour Balzac, aux « yeux sans sommeil ».

La réalité n’est plus ce qu’elle était. La preuve : « Nous étions la musique de la pensée, / Elle poursuivait en apparence son chemin, / dans ce grand froid qui transformait en bloc / De glace l’escalier de service boueux. » Mais cet escalier transformé n’est-il pas devenu du coup plus dangereux ? Est-ce celui emprunté par les poètes ? Nul autre choix : c’est, semble-t-il, le seul accès existant à la réalité.

Comme il l’écrit à Marina Tsvétaïéva en 1929, avec une sorte de prescience tragique, le poète s’échappe de la « fatale époque / Vers une impénétrable impasse. » Personne n’est davantage pris au piège de son temps que lui, puisqu’il se consume à son contact. Pasternak ne voit plus alors la terre infatigable comme dans  Les Coqs (1923), où les chants enchâssés des volatiles « prophétisent une métamorphose /  A la pluie, à la terre, à l’amour universel, à l’univers. »

Le poème Très haute maladie évoque pour finir Lénine au IXe congrès des Soviets de 1921, lequel de son corps, de ses mots, « déchirait la couche stupide de l’inutile ». Et puis, le danger réapparaît et survient une nouvelle escalade de fièvre : « Le génie, le génie vient, /Présage aux bienfaits,/ Puis il fait payer son départ /Par l’oppression. »

Mais ce n’est pas tout. Comme cette époque nous paraît lointaine aujourd’hui, une époque qui a pris cette position périlleuse : « Soudain, libérer les précipices ». Avec Pasternak, comme le souligne Henri Deluy en énumérant diverses conjectures, une question se pose et reste ouverte : comment s’y est-il pris pour éviter tous les précipices, jusqu’en 1957, à la parution scandaleuse du Docteur Jivago