Emmanuel Fournier, "Tractatus Infinitivo-poeticus" par Hervé Laurent

Les Parutions

10 sept.
2021

Emmanuel Fournier, "Tractatus Infinitivo-poeticus" par Hervé Laurent

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Emmanuel Fournier,

            En ouverture, il y a la beauté inactuelle du travail typographique impeccable et inspirée de l’éditeur et imprimeur Éric Pesty— elle offre un plaisir tactile presque autant que visuel. Ce précieux opuscule rappelle que quand on commence un livre on devrait toujours d’abord le palper, le regarder avant d’en entreprendre la lecture. Puis aller au texte. Et pas qu’une fois.
            Le Tractatus infinitivo-poeticus d’Emmanuel Fournier continue la démarche poétique que l’auteur déploie depuis la parution de Croire devoir penser (Éditions de L’Éclat, 1996). Quelle est la place de ce nouveau texte, lequel s’inscrit dans le chantier d’écriture des précédents en adoptant le choix drastique d’une conjugaison limitée aux seuls modes impersonnels ? On ne saurait la mesurer sans tenir compte également de l’inscription, revendiquée par le titre, dans une tradition philosophique où se retrouvent le Traité théologico-politique de Spinoza et le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein. Ainsi peut-on au moins supposer que, dans ce court traité, l’acte poétique traverse en les réunissant logique, philosophie, politique et théologie.
            «Traverser» est le seul verbe que je trouve pour parler de cette poésie intensive, chargée qu’elle est de la puissance des modes impersonnels, tour à tour programmatiques — pour l’infinitif — et associatifs dans ces configurations complémentaires que proposent les participes. Configurations que ne vient contraindre aucune causalité, qui restent ouvertes, proposantes et non concluantes. Ainsi s’annoncent et s’énoncent les poèmes qui composent le traité. Chacun, pour son propre compte reprend, déplace, exemplifie, sonde, met en perspective, conteste, fragilise, étaie, ce qui tente de s’écrire dans tous les autres.
            Au final, il n’y a peut-être qu’un seul poème, ou pour être plus précis qu’un seul et long fragment lui-même refragmenté qui est, comme le sont pour nous les fragments des penseurs présocratiques, tout à la fois poème et essai philosophique... Ici aussi, la poésie se fait tout entière philosophie (à ce titre elle s’autorise à aborder la logique, le politique, la métaphysique, voire la théologique) et la philosophie tout entière poésie. Cette impensable réversibilité, Emmanuel Fournier ne cesse de l’explorer et ses livres de l’actualiser. La poésie-philosophie est une trame ininterrompue faite de variations sans que l’une de ces variations l’emporte sur les autres. Il n’y a pas de motif caché dans le tapis, pas d’arrière-pensée. Le poème, expose sa joyeuse souciance (il ne saurait s'agir ici d'insouciance). Gaia Scienza ? Outre Spinoza et Wittgenstein, on ne peut s'empêcher de penser en lisant le Tractatus infinitivo-poeticus à certains traités d'Eckhart, à la théologie négative qu’ils exposent, si attentive à écarter toute attribution du nom de Dieu. Un même mouvement d'évitement à l’égard de tout ce qui pourrait essentialiser, opère au cœur de la langue infinitive. Il repousse indéfiniment toute assignation qui viendrait figer une pensée dont l’exercice même repose sur la possibilité indéfinie du mouvement. Agile «théologie négative» donc que propose cette philosophie en poésie qui cherche à s’infonder ou, comme l’écrit Emmanuel Fournier à inconsister.
            C’est faire d’un défaut une qualité. Quelle philosophie oserait se prévaloir de son «inconsistance» ? N’est-ce pas justement la faiblesse qu’on traque dans le système qu’on espère invalider ? A l’inverse, le Tractatus infinitivo-poeticus aménage dans sa structure comme dans la forme de chacun de ses poèmes un espace inassignable. Une stratégie des écarts agit (et agite) à tous les niveaux.
            Ainsi, que penser de la rassurante numérotation qui reprend en l’allégeant le découpage propositionnel de l’Ethique adopté par Spinoza, reconduit par Wittgenstein dans son Tractatus ? Chacune des six parties qui composent le Tractatus infinitivo-poeticus a un titre donné en italiques ; la plupart des poèmes en reçoit un aussi, également en italiques et de la même encre pâle. Mais dans la table des matières, si on retrouve les titres des parties, les poèmes sont tous annoncés par leur incipit. Dès lors que faire de cette suite de courts textes dont on devine qu’ils n’étaient pas à proprement parler des titres ? Les relire à la suite pour en faire un autre poème qui courrait à travers tout le traité ? Mais que penser alors de l’interaction entre chacune de ces amorces et le poème qui la suit ? Ce dispositif typographique qui égare du texte en égare également la lecture, ou du moins en questionne l’exercice. Il est significatif de cette volonté d’inconsister que l’auteur revendique. Inconsister reviendrait à ne pas trop insister, ne pas s’entêter, laisser ouverte la possibilité d’autres configurations du sens, d’autres modalités d’être. Lui fait écho le verbe indéfinir, beau néologisme qui, s’appliquant à la poésie infinitive, rime à la fin du dernier poème d’abord avec laisser flotter, puis avec... se penser.
            La densité de la langue poétique ramassée autour de l’infinitif et des participes — langue sans personne — exige qu’on ne s’en tienne pas à une seule lecture, qu’on revienne au texte et d’abord pour échapper au sortilège premier de sa forme litanique. Ou mieux qu’on s’y laisse d’abord aller : le Tractatus étant bref, une première lecture, à vitesse constante, sans trop se préoccuper des découpages en parties et des parties en poèmes, laissera se déployer la nappe des infinitifs, leur réseau de sons et de sens, toutes ces terminaisons où ricochent les «r», toutes ces actions qui s’enchaînent ou se contredisent, ces constructions fragiles comme des châteaux de cartes que le souffle du poème menace à tout instant de mettre à bas pour les reconstruire différemment aussitôt ou bien ailleurs, plus tard.
            Emmanuel Fournier joue des répétitions pour mieux introduire des écarts. Il en résulte une musique sonore et conceptuelle très spéciale dont il convient de se laisser bercer. Aux lectures suivantes, on ira dans le détail, on entrera par tous ses bouts dans le texte. Observer comment un poème se distribue sur la page de part et d’autre d’un axe, un peu comme sur un moulin à prières, enregistrer le passage discret d’un titre, repérer les occurrences d’un verbe dans des contextes toujours différents, dénombrer les infinitifs d’une suite, observer ses ruptures, guetter ses reprises ailleurs dans le livre. Bref, indéfinir sa lecture...

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Éric Pesty Éditeur, 2021
66 p.
15 €



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