Féerie générale d'Emmanuelle Pireyre par Katrine Dupérou

Les Parutions

14 sept.
2012

Féerie générale d'Emmanuelle Pireyre par Katrine Dupérou

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La Mécanique générale
 
« Comme dirait Tchekhov, nous tapons, grâce à la littérature, avec un gros bâton sur la tête de l’esclave qui est en nous, nous le visons à la mitraillette et parfois nous l’atteignons. »
 
Ceci n’est pas un roman. Pas de trame narrative définie avec personnages à épaisseur psychologique entendue et situations adéquates. Ce pourrait être un conte de fées si l’on en croit le titre et l’incipit : « Un jour en Europe, il y avait une petite fille qui détestait la finance ». Caillois disait du féérique qu’il « est un univers merveilleux qui s’oppose au monde réel sans en détruire la cohérence ». Dans le genre, du côté de chez Pireyre, le terrain est plutôt miné. L’auteure vient en effet des merveilleux mondes de la poésie et de la philosophie. Le premier lui a appris à jouer avec la langue et les formes, le second avec la pensée et les concepts. En parfaite auteure mutante, cette fairy queen jongle avec intelligence, malice et dextérité entre écriture de livres, présentation de formes mixtes en lectures publiques : conférences-performances powerpoint à incrustations vidéos, photos, diapos et autres schémas plus ou moins scientifiques. Elle collabore également à des projets collectifs qui décalent l’écriture vers d’autres domaines, musique, théorie, radio.
Faisant preuve d’une insatiable curiosité et d’un sens critique plutôt aiguisé, elle sait aussi user des caviardages, entrisme et autres sabotages live, pratiques qui la situent s’il fallait, entre Olivier Cadiot et Jean-Charles Massera, Nathalie Quintane et Véronique Pittolo. Pour ses manipulations génétiques et biopsies appliquées au textuel, sa recherche, sur le mode « nouvelle forme » de l’installation d’art contemporain, de dispositifs critiques ludiques propres à décoller-décaler le langage des clichés post-modernes qui l’asphyxient, et pour ses détournements de clichés, mythes et héros post-industriels du cinéma et de la TV. Mais pour saisir l’esprit du lieu, mieux vaut lire la 4ème de couverture : « J’ai souvent eu l’impression, en écrivant ce livre, d’emprunter des discours tout faits comme on louerait des voitures pour le plaisir de les rendre à l’autre bout du pays complètement cabossées ».
 
Ceci est donc un OLNI. Objet littéraire nouvellement identifié ou œuvre inclassable, mixant au gré des lectures de son auteure données sociologiques, dialogues de forum internet, ouvrages théoriques de « Psychologie-Psychiatrie-Psychanalyse-Sciences cognitives », guides de vie pratique et pastiches de storytelling et de séries télé (cf. sa participation au collectif Ecrivains en série paru en 2009 chez Léo Scheer, coll. Laureli). Une jonglerie généralisée avec prose, poésie, novlangue, et tranches d’essais, qui nous entraîne au gré de questionnements et réflexions à entrées multiples et saillies burlesques. Avant cette Féerie générale, Emmanuelle Pireyre avait déjà commis quelques livres hybrides. En 2000 déjà, « pour améliorer la réalité », elle s’attaquait aux circonstances qui font de nos vies de petits culbutos à balancements et rotations plus ou moins heureux en les congelant. « J'ai commencé par de petites choses, radis, crayons... Puis j'ai congelé mes proches.» En 2001, Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, ou comment écrire au féminin. A voir d’urgence, la « bed conférence » éponyme ou comment faire pour s’endormir grâce à « sa collection d’assistance secours ». Puis, déjà à la manière d’un manuel pratique à usage déviant, Comment faire disparaître la terre paru en 2005, interrogeait la possibilité d’être une femme de trente ans au 21° siècle. Tel Ducasse parapluie et machine à coudre, l'auteure convoquait façon tubes à essais sur sa table de dissection différents personnages, concepts et questions pratiques livrés à son imagination. La gravité toujours là, en fantôme, derrière les micro-fictions au burlesque keatonien. Féerie générale nous embarque dans le merveilleux monde de notre extrême contemporain, dominé par la finance et les réseaux sociaux. Construit en sept chapitres comme autant d’épisodes d’une série télévisée au casting impressionnant et nettement bigarré, où cohabitent une fillette de neuf ans qui préfère les chevaux à la finance, un otaku serial killer, Umberto Eco, Claude Lévi-Strauss, Tolstoï, Jung, Jankélevitch et James Brown, Christine Angot (à son tour happée dans un livre), Nietzsche et une jeune fille voilée, Béatrice Dalle et sa fourchette, Edith Piaf, la montagne, les rêves, les self-inserts de la narratrice et bien d’autres encore. A l'image de notre société connectée, tissée à s'y emmêler les pinceaux et le reste, la Féerie est noire de monde. S’y posent, décalées entre pseudo-ingénuité et théories bricolés, brèves de forum et collection de baisers, les questions sociales de notre 21ème siècle, à l’intitulé parfois étonnant : « Comment laisser flotter les fillettes », « Friedrich Nietzsche est-il halal ? »,« Comment planter sa fourchette ». Interrogeant le « comment faire avec » : notre intimité face à la société, la violence et les moyens de la canaliser ou pas, le bonheur à l’ère de la crise, le voile, l’écologie... C’est assez déroutant, extrêmement drôle, toujours intelligent et jamais pontifiant. C’est surtout un précieux vade-mecum pour avancer en terrain miné, léger et néanmoins armé.