Juste un arbre Juste de Cédric Le Penven par Alexis Hubert

Les Parutions

23 juil.
2018

Juste un arbre Juste de Cédric Le Penven par Alexis Hubert

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Tenir l’arbre ténu

 

 

Un poète reçoit le dessin d’un arbre par un peintre. Juste un arbre, et moins qu’un arbre pourtant.

Un arbre, en témoigne la description du dessin en première page, qui cherche sa justesse en autant de négations, se définissant paradoxalement par ce qu’il ne donne pas à voir, son invisible : " pas de souffle visible, pas d’atmosphère non plus / Pas de végétation " ; un arbre qui se fait arbre par ses restes, " présence maigre ", reconduite de paragraphe en paragraphe dans le quotidien des jours et de ses évènements minimes. Mais cet arbre n’a t-il jamais été que ce qu’il reste d’un arbre dans l’hiver de la mémoire, " fatigué de regards ", de rêves tronqués par tous nos balbutiements ? Des phrases sont parfois laissées en suspension, sans point, comme des adresses, ou des recherches laissées en jachère. Et les vers composent des descriptions parcellaires du monde et du dessin. Un certain tremblé de la forme, en de brefs et fulgurants vers et proses alternés, visuellement très efficaces, accompagne les doutes et les ruminations de l’écrivain autant que les errances du vivant.

Mais " juste un arbre ", ce serait d’abord et avant tout son dessin, comme si la réalité ne réussissait à exister à nos yeux que par notre investissement artistique. Créer, c’est accueillir le geste de l’autre, ce que l’échange fait au poème, au regard sur les choses. L’écriture de Cédric Le Penven est en relation : elle intègre toujours dans son mouvement celui de l’autre, du " Tu ", et tente de s’adresser à lui et de le comprendre malgré son absence. Le poème est une poignée de mains disait Celan. L’arbre, en se hissant vers le ciel, en ouvrant ses bourgeons, manifeste ce déploiement vers le dehors, même dans l’isolement - qui peut être aussi celui de l’écrivain au travail - et reste paradoxalement la meilleure façon de s’ouvrir à l’autre et au monde : " les arbres profitent de leur isolement pour donner la pleine mesure de leur ramure, comme une main qui n’en finit plus de s’ouvrir ".

Il s’opère d’ailleurs comme un triangle amoureux entre le peintre, l’arbre, et le poète - " Cet arbre, c’est le visage du peintre " - et les personnifications, les métaphores abondent dans ce recueil au lyrisme subtil, osant les oui face au monde. La nature reste silencieuse et sourde à l’homme, perpétuellement indifférente, voire hostile, mais le poète cherche par la rêverie avec le dessin ce qui peut faire " déborder la conscience " jusqu’à voir " des bourrasques qui n’existent pas ". Car tout est mouvement, même l’apparente immobilité : " des racines qui semblent immobiles " ont en réalité un " mouvement si calme qu’il est imperceptible ". Un parallèle se crée entre l’arbre et la silhouette du poète, et plus largement de l’homme, comme l’image d’une certaine éthique : la ténacité, la résistance aux épreuves, l’endurance, et l’ouverture aux autres. L’arbre devient l’allégorie d’un acharnement du vivant à avancer envers et contre tout et à inscrire sa propre expérience, que ce soit dans la précision maniaque de l’arbre dessiné par Jean-Gilles Badaire ou dans les descriptions méticuleuses et affutées de Cédric Le Penven : " têtu, cet arbre refuse de rendre à la terre ce qu’il a péniblement tété, saison après saison ". Et " après le désastre, un incendie " imaginaire, un arbre se dresse encore debout, contre toutes les épreuves du temps, comme si l’art prolongeait sa survie. Pourtant, sa verticalité implique une dévoration de l’intérieur, proliférante, dans son "ventre rouge" : l’aspiration à s’élever porte la mort en son sein. Là où on pourrait croire que c’est l’éphémère qui rend la vie triste et inconfortable, un vers en forme de maxime achève de renverser la crainte de la mort : " vivre a ceci de rassurant que rien ne dure, même le pire ".

Renvoyant dos à dos peintre et poète, cet arbre dit surtout quelque chose du poème, qui cherche paradoxalement dans le noir le plus profond une lumière éclatante: " formuler le plus sombre pour offrir le plus sombre à mes frères humains ". Cette dernière évite l’épanchement, cherche avec soin la justesse, ni plus ni moins, et le paysage dont l’indifférence émaille les vers suit cette éthique de la sobriété : " j’écris en automne et en hiver, alors que le paysage se dévêt peu à peu des exubérances qui attirent trop le regard ". Toute une temporalité de l’écriture et du paysage se confond dans le temps de la création ou de l’angoisse de la page blanche, entre gel et dégel, entre périodes fructueuses et infructueuses - saisons intérieures nécessaires et qui se prolongent dans les différentes états climatiques du jardin. La croissance et le déclin des arbres suivent la naissance et le développement d’un enfant, l’accompagnent, essentiels à la vie, reliés, comme au foyer d’un feu. Le cycle des naissances et des morts se perpétue pour une vie qui se soutient elle-même et où tous les êtres sont mis sur le même pied d’égalité dans leur présence éphémère: " tu goûtes ce temps de répit accordé aux herbes aux hommes aux arbres ". Cette écriture, surtout, ne cache pas son désir de dire sa jubilation d’être au monde, entre empathie et reconnaissance, dans un double mouvement d’expiration et d’inspiration, d’essoufflement et de reprise enjouée, sans pour autant tomber dans l’idéalisation d’un monde célébré car " le réel a lieu, de toute façon ".

 

 

 

 

 

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

 

éditions Æncrages & Co
2018
collection "Ecri(peind)re", 2018
sur des dessins de Jean-Gilles Badaire
54 p.
21 €