KOJIKI par Guillaume Condello

Les Parutions

06 mars
2012

KOJIKI par Guillaume Condello

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   A quoi bon re-traduire le Kojiki aujourd’hui ? Qui plus est, pourquoi une traduction de poète ?

   Un texte, on le sait, n’est pas une chose donnée une fois pour toutes. Soit l’entité nommée « Kojiki »  : d’abord un foisonnement d’histoires multiples, buissonnant de bouche en bouche, dans les campagnes ; et puis le pouvoir y met bon ordre : l’empereur Temmu en ordonne la compilation, orale toujours, mais unifiée ; enfin, en 712 le Kojiki se solidifie dans un texte écrit , sous le pinceau de Yasumaro, sur ordre de l’impératrice Gemmei. Pierre Vinclair s’inscrit dans cette trajectoire en ré-activant le récit : non pas traduction exégétique, mais plutôt reprise, réinterprétation ou variation musicale sur un très ancien thème qui n’existe que dans ses variations.

   Mais que pourrait bien nous dire aujourd’hui une reprise de ce texte archaïque ? Il y a d’abord cette puissance insaisissable du récit, qui toujours glisse entre les doigts du pouvoir, qu’il soit celui des clercs (d’hier ou d’aujourd’hui), ou celui des chefs d’Etat : c’est d’abord une force fluide qui permet certains découpages, des perceptions diverses de la réalité, fissurant les cloisonnements des significations pour faire éclater à nouveau le multiple sous la surface durcie du sens commun . Une nouvelle interprétation du Kojiki , c’est une nouvelle possibilité d’interpréter le réel, suivant des schèmes parfois difficiles à cerner. Les situations se présentent, burlesques, absurdes ou effrayantes, les puissances du corps sont nommées, sans que l’on puisse savoir à quelles règles tout cela obéit – et l’absence d’appareil critique apparaît ici comme une des forces  de l’ouvrage : les images se présentent à nous dans toute leur brutalité archaïque, le sens à vif comme on dirait d’une chair, sans pouvoir être recouvert par les catégories du familier ou de l’exotique (qui a lui aussi sa loi et sa normalité ) :

« Il y a une vierge magnifique,
   qu’on appelle l’auguste fille d’un Supérieur.
   Et voici la raison pour laquelle on l’appelle ainsi :
   jadis, Princesse-Malédiction-du-Jour-d’Angoisse
   fille de Pieu-du-Ravin, de Trois-Iles,
   fut admirée pour sa beauté par Grand-Maître-des-Choses,
   le Supérieur de Trois-Nœuds.
   Celui-ci, surprenant la belle en train de déféquer,
   se transforma en flèche rouge
   qui s’en alla transpercer le vagin de cette vierge

   en train de déféquer, jusqu’à la partie inférieure du ventre.
   Effrayée, elle se leva et s’enfuit en désordre,
   emportant malgré tout la flèche et la posant près de son lit –
   soudain, la flèche se transforma en un charmant jeune homme.
   Celui-ci s’unit immédiatement à la belle jeune fille,
   et en eut une fille, qui fut appelée
   Vagin- Fuyant-en-Désordre-la-Malédiction
   et qu’on appela par la suite
   Bonne-Princesse-Effarouchée-par-la-Malédiction.

(Elle avait demandé qu’on ne l’appelle pas ainsi, car la mention du vagin dans son nom lui faisait horreur).

C’est pourquoi on l’appelle l’auguste fille d’un Supérieur . »

   Tout le récit est ainsi traversé par la puissance de la nomination. De ce point de vue Vinclair reprend le geste de Yasumaro en le pervertissant : il s’agit d’inventer une langue, pour dire ce qu’il en est d’un monde, sans l’inféoder à un pouvoir. Nous manquons de noms pour désigner les (im)possibles du présent, pour rafistoler «  les mœurs en lambeaux de la modernité », la nôtre ou n’importe quelle autre. Il faut, puisant aux sources antiques, forger un nouvel idiome, car « les mots comme la pensée de cette époque ancienne étaient si simples » qu’il est parfois impossible de les entendre, sous leurs dehors imposants de monument littéraire, et parce qu’ils sont les germes fragiles d’une nouvelle communauté. La langue n’est en effet pas uniquement un système de signes pour désigner des idées abstraites : derrière elles il y a les perceptions, les affects, qui ont donné naissance au nom, et en définitive, toute une échelle de valeurs. C’est cela qui en désigne le commun1. Ainsi le nom crée le monde : lieux, choses, personnes, événements, rien n’accède réellement à l’existence, c'est-à-dire à la mémoire, s’il n’est consigné à l’aide du nom. De ce point de vue, le parti-pris adopté par Vinclair de traduire les noms des personnages redonne la brutalité magique et cosmogonique du texte archaïque, un peu comme Rothenberg l’a fait avec les poésies « sauvages »2. Et c’est sans doute ce qu’il nous reste à faire aujourd’ hui : oublier les anciens noms, les anciennes évaluations, en créer de nouveaux, même s’il faut passer pour cela par un chaos apparemment pire que celui que nous propose la modernité. Redevenir sauvages :

   « Oui le Chaos se condensait
mais ni la force ni la forme n’étaient manifestes
et rien n’ayant encore été crée ne possédait de nom –
qui dès lors en peut connaître la figure ?
Peu importe. »



1 Cf. Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 268.
2 Jérome Rothenberg, Les techniciens du sacré, José Corti, 2008.