L'être de parole et le mythe de l'Ariane chez Maryline Desbiolles. par Yves Ravey

Les Parutions

18 janv.
2007

L'être de parole et le mythe de l'Ariane chez Maryline Desbiolles. par Yves Ravey

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Nous concevons le texte comme une expérience. On le
prend pour soi. Il nous appartient quand nous avons compris
qu'il s'assimile. Comme un organisme est dissous par un autre
organisme. Un corps par un autre corps. Dissous par ses
particules de savoir que nous ingérons par le canal de la beauté, par
la voie de l'intelligence.
Ce qu'il fallut de poids pour équilibrer le sens, et de finesse
dans les actes d'analyse de la parole pour constituer de la
littérature, c'est l'expérience. La densité de l'expérience. La vie. En
somme, l'existence. Celle-ci qui engage les individus. Mais
auparavant, l'être.

Dans chaque densité de vie, une expérience symbolique du
métier de vivre. La richesse et le luxe constituent ces
expériences. La misère aussi. Misère et luxe sont au même degré de
définition, si nous abordons la qualité de l'être. La qualité d'être
se constitue ici dans la brèche ouverte par l'infini de la
littérature.
Un exemple : Borgès s'intéresse à l'inscription charretière
observée dans les rues de Buenos Aires : ces écrits sur les charrettes
des vendeurs ambulants, proverbes, courts poèmes,
slogans (qui donneront naissance au mythe d'Evaristo
Carriego, le jeu du couteau, la violence), expriment la densité d'une
habitude sociale, avec ses rêves, ses croyances. Borgès établit
à cet endroit un livre universel de la parole.

Le livre universel de la parole se cache derrière chaque porte du
quartier de l'Ariane à Nice. L'Ariane est une entité féminine
fondatrice du mythe. Le mythe a sa source dans la création du monde
: donc dans la gestation.
La couleur du mythe est celle de la Méditerranée, étendue
physique et immense qui sépare les territoires, alimente les
forteresses des croyances et donne à voir la misère du déracinement,
les corps abîmés par le travail.
Le mythe loge ainsi dans chaque appartement. Il est habitant
du lieu. Il refuse d'apparaître selon le code des habitudes.
Cependant, il revêt l'habit de la littérature. Le mythe débusqué par le
récit laisse alors place à l'être social. Celui-ci porte un nom, il a
une certaine couleur de peau, des yeux et la parole.
L'écriture du mythe, comme par exemple ådipe vu par Pasolini,
est devenue l'écriture à partir du mythe. Le souffle de la
mémoire a traversé l'écriture et dispose le lecteur à regarder dans le
particulier, dans l'individu souffrant, satisfait cependant de sa
souffrance aménagée, urbaine et médicale.
Apparaît alors cette idée que l'individu interrogé, et qui parle,
franchit le monde littéraire et devient le personnage. Il est
entré dans le monde du roman. Le roman est le texte. Le roman est
la tentative de saisir l'individu pour qu'il devienne personnage.
La transformation du réel en réel de la littérature nécessite la
présence active de l'auteur. Dans l'Ariane abandonnée, le
recueil des voix qui se sont tues et qui se tairont de nouveau, éveille
le lecteur à l'obscurité, à l'échelonnement programmé, étape par
étape, d'une chronologie de la détresse : Vivre avec sa mémoire
dans le mythe puissant de l'Ariane.

Au départ du texte, l'Ariane est une construction urbaine sans
avenir, caduque, elle l'est selon des termes historiques et des
déterminants sociaux. A la fin elle est le mythe, l'île de Crète,
peut-être Cnossos. Le Minotaure, qui te poursuit, t'a rendu
indifférent à l'expérience du corps social qui est un corps inconscient
de sa souffrance.
Ce corps est lui-même le langage. Le mot. Une sensibilité. La
violence. Le corps est sa propre expression. Il est le corps
dépossédé de la femme battue, reniée.
En même temps, parler fait peur. Parce que le mot est un
engagement. La parole chez l'habitant est la négation du mot contre
le surgissement de la mémoire. La parole reste identitaire,
ancrée dans son impossibilité, à la recherche permanente cependant
de sa dignité. En ce sens, fermée et ouverte.

L'habitant de l'Ariane est dans le désert mythique du mont
Sinaï, dans le Golan, à Ninive, à Béthulie assiégée par Holopherne. Il
est battu par le vent, par la parole de dieu et des dieux du
moment. Il marche à la recherche de son identité. Donc des autres.
Alors il entre dans la période de la détermination. Il porte son
propre fardeau, l'Ariane devient le pays de Canaan, s'organise
en état dans l'état, en ensemble de tribus.
Dans la période de construction de l'après-guerre, dans les
années 60, l'Ariane est une terre promise municipale conçue par des
urbanistes, qui accueille l'espoir. Il faut l'adoration du Veau d'or
pour que s'amoncellent les sables de la misère qui recouvrent
alors le rêve corbuséen. L'architecte et urbaniste fut un penseur
de la misère programmée. Les constructions à loyer modéré ne
tiennent pas le coup alors que les temples, il leur faut au moins
la guerre, les bombes incendiaires, l'armée de Darius. Ici, dans
ce monde visité et habité par qui recueille la parole des
habitants sur le carnet noir à élastique, il suffit de la patience d'un
architecte qui abandonna la construction du temple aux plans
d'urbanisme et à la religion des maisons de la culture.
Dans le temple transformé par le roman en monde de la
littérature, avec ses images et son écriture qui ne peut, faute de
support, se pratiquer sur les parois des murs en ruines, la silhouette
de l'écrivain apparaît, qui recueille la parole.
L'auteur transforme la ruine en roman. Elle offre au monde des
ruines sa couleur, son accent, sa façon de voir dans le fond, liée
au lecteur qui ouvre le livre d'images. La littérature est un livre
d'images dont nous tournons ensemble les pages.
Le mythe ayant recouvré la vue, l'auteur redonne la parole, la
restitue dans le texte et délivre le sens qui est le sens de ses
angoisses. Il est terrible le bruit du stylo qui court sur la feuille
du carnet de note à couverture noire. Cette écriture sur
les pages du carnet transforme la douleur en réalité. Le carnet
est une table d'argile, il recense la douleur, trait par trait.
L'écriture du mythe est cunéiforme. Elle exprime un échange, la
parole qui passe d'une bouche à une autre.

Ce poids du réel dans la bouche des habitants alimente la
prose. Il leste le lecteur de sa violence : La femme battue. La source
du mythe devient l'expérience de la douceur apaisante des
mots. Nous lisions le mythe de l'Ariane, nous pensions à la mer, nous
regardions Thésée, Hippolyte et nous aimions Phèdre. Aimant
Phèdre, nous aimions les personnages du livre. Nous aimions le
roman. Nous finissions par bénir le seul fait d'exister.

Aussi, nous évoquions, au Musée Capodimonte - Naples
, Artémise Gentileschi (fille d'Orazio), femme peintre, disciple du
Caravage, sans doute violée par l'apprenti de son père, Agostino
Tassi (au printemps 1612 - elle avait alors dix-huit ans), qui
choisit de peindre Judith et Holopherne au moment où Judith,
devant Béthulie assiégée, décapite le général ennemi.
A un arrêt de l'autobus qui nous conduisait au musée, cette
femme aussi, qui se fit arracher son sac par un jeune garçon à
visage d'ange, qui sauta sur son Piaggio, dix mètre plus loin,
moteur en marche, et disparut dans la foule. Cette femme
hurlait.

Elle hurlait dans l'Ariane. Dans une île au milieu de la
Méditerrannée.

Note sur la circularité dans le roman :

Le recueil des voix dénommé roman par nos soins, car
littérature, accomplit cet effet de circularité. Au début, il est l'écoute
de la parole individuelle transformée dans la langue de
l'universel, le mythe, qui donne à voir à la fin une dimension sociale.
La force du discours recueilli et la force de l'écriture autorisent le
retour de cette dimension qui alimente de nouveau le mythe.
La distance prise avec le discours des habitants de l'Ariane est
le fait de l'écriture. C'est elle qui extrait à partir du discours des
habitants le fait littéraire.
Ainsi, dans la circularité, la parole sans cesse relayée et
abondamment nourrie par l'écriture enjambe le temps et l'événement
pour se condenser dans la littérature.
Ce qui nous fait observer que tout être est langage, que tout
être est nourri par lui et que seule l'écriture, son travail
accompli, fabrique une langue différente.
Le mythe à cet instant, est une pause réactive, une nécessité de
la langue qui, englobant le tout, l'Ariane, s'enveloppe elle-même
et fournit de la littérature.