Le double Segalen par Mathieu Jung

Les Parutions

13 mars
2021

Le double Segalen par Mathieu Jung

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Le double Segalen

Cette réédition des œuvres de Victor Segalen dirigée par Christian Doumet aux éditions de la Pléiade se présente sous la forme de deux volumes équilibrés, proposés sous coffret. D’emblée, on nous prévient : « l’idée d’exhaustivité n’a ici guère de sens » (I, x). De fait, la vaste correspondance de Segalen (quelque 1 530 lettres), par exemple, n’a pas pu trouver sa place dans cette édition. Il faut néanmoins signaler le volume de correspondance paru en 2019 dans la collection « L’Imaginaire » (Gallimard) – Lettres d’une vie. Ce choix de lettres (500 pages) condense les presque 3 000 pages de l’extraordinaire Correspondance de Segalen parue en deux élégants volumes, eux aussi sous coffret, chez Fayard en 2004. Cette nouvelle édition de Segalen ne remplace pas celle de la collection « Bouquins » chez Robert Laffont (deux forts volumes dirigés par Henry Bouillier). Elle la complète, en prend acte et y renvoie au besoin, tout en jetant une autre lumière sur Segalen et son écriture. Les textes les plus connus figurent bien entendu au sommaire de cette édition. On retrouve donc les ouvrages publiés du vivant de Segalen, à savoir, les deux romans : Les Immémoriaux (1907), René Leys (posthume, 1922), les poèmes de Stèles (1912) ainsi que les Odes (posthume, 1926).

On est presque surpris de voir Segalen apparaître dans la collection de la Pléiade. En effet, cet écrivain quelque peu secret, dont trois livres seulement ont paru de son vivant, est un auteur que l’on lit peu. Mais, quoique restreint, le lectorat de Segalen ne peut que se réjouir d’une pareille parution, laquelle bénéficie d’un travail éditorial soigné, notamment au plan graphique. Les idéogrammes de Stèles sont merveilleusement reproduits, en pleine page quant il le faut. Çà et là, on trouve des illustrations qui donnent à lire la graphie de Segalen, son dessin même. Ainsi, cette « Grande Diagonale de Chine en Birmanie » (II, 89) qui sert de frontispice à un texte inédit. C’est un reproche bien connu : du fait de son papier, de sa reliure luxueuse, de sa typographie impeccable mais austère, un volume de la Pléiade tendrait à réduire le plaisir du texte. Ceci est largement compensé, dans le cas de cette édition, par le travail sur les illustrations, et le soin apporté aux différentes reproductions. Le Journal des îles est abondamment illustré, par des photographies, des cartes postales ou encore par de nombreux dessins de Segalen (I, 1-189). Un abondant choix de photographies constitue l’Album photographique du voyage de 1909-1910 (I, 663-695). On n’en attendait pas moins : Segalen indissocie le lisible et le visible. Car cet écrivain est animé par l’imaginaire du voyage et de la carte. Géographie rêveuse, en somme, qui pousse non sans raison l’éditeur scientifique à comparer Segalen à Julien Gracq (I, xxxiii).

Segalen est un écrivain-voyageur, pour qui l’exotisme n’est pas un vain mot. En grand lecteur de Rimbaud, Segalen marche dans les pas de cet Autre-là justement, devenant l’exote de lui-même. On peut relire l’essai de Segalen Le Double Rimbaud dûment accompagné de textes relatifs à Rimbaud (notamment les entretiens avec les frères Rhigas, tenus lors d’une escale à Djibouti) le tout nanti d’un sérieux appareil critique (I, 911-923). Pour ce qui est du rapport de Segalen à Rimbaud, on peut aussi se reporter à la longue notice d’Adrien Cavallaro — collaborateur à cette édition en Pléiade — consacrée à Segalen dans le Dictionnaire Arthur Rimbaud qui vient de paraître aux Classiques Garnier (2021). Une autre grande figure tutélaire sur le parcours de Segalen est Paul Gauguin. « Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin. » (29 novembre 1903, dans Lettres d’une vie). Encouragé par Saint-Pol-Roux, Segalen rédige Gauguin dans son dernier décor, inaugurant ainsi le cycle polynésien qui culminera sur les Immémoriaux, dont la rédaction débute en février 1903.

On lira ou relira avec plaisir ce grand texte de l’altérité qu’est L’Essai sur l’exotisme, ainsi que ses travaux préparatoires. Le rapport semble s’établir assez naturellement entre Segalen et le Leiris de L’Afrique fantôme. Une esthétique du Divers se met précocement en place chez Segalen, qui lui garantit un regard neuf et frais sur les ailleurs qu’il découvre. En cela, il vise à s’inscrire en faux contre Pierre Loti, qu’il place au rang des « Proxénètes de la Sensation du Divers » (II, 711). Segalen propose une expérience subjective du Divers et de l’Autre. On lira Essai sur moi-même parallèlement à l’Essai sur l’exotisme ; il va sans dire que les parallèles se croisent de moi à l’Autre. Avec des mystères et des contradictions. Quelques zones d’ombre aussi, dont témoigne cette lettre écrite à Tahiti le 20 juillet 1903, où, après une série de clichés insupportables (bel et bien d’époque) liés à la « race » et aux « Espèces féminines », il est question d’une « épouse Tahitienne » : « Je l’ai un peu aimée ; je crois qu’elle me l’a rendu. Je n’ai trouvé qu’une seule fois en rentrant chez elle, un canaque couché dans son lit. » (dans Lettres d’une vie).

La dialectique du moi et de l’Autre est aussi celle de l’ici et de l’Ailleurs. Ainsi, cette remarque de Segalen retourné en France après ses voyages à travers le monde : « La Bretagne d’où je sors est parfois aussi exotique que le corail d’Océanie. » (12 juin 1918, dans Lettres d’une vie). On connaît la suite, et elle permet de verrouiller la belle énigme de Segalen : une mort étrange en forêt bretonne, un volume de Shakespeare à portée de main.

 

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