Léa Nicolas-Teboul, Perpétuité(s) par Georges Laville

Les Parutions

08 janv.
2024

Léa Nicolas-Teboul, Perpétuité(s) par Georges Laville

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Léa Nicolas-Teboul, Perpétuité(s)

Perpétuité(s), écrit par Léa Nicolas-Teboul et accompagné de photogrammes dus à Eve Line, est le premier ouvrage des éditions Le Dé Rouge. Cette toute jeune maison d’édition, dont le nom est tiré d’un poème d’Ingeborg Bachmann, nous promet, semblerait-il, de diffuser des textes poétiques. Le Dé rouge annonce des objets de belle facture, si l’on en juge par ce livret au format atypique, où les textes et les images entrent en résonance au fil des pages agencées avec soin, un travail graphique élaboré par Ella Villaumié.

Qu’en est-il du contenu de Perpétuité(s), dont le titre programmatique attise la curiosité ? La quatrième de couverture présente l’ouvrage comme suit : « A travers les enfers, un cri de libération en six tableaux ». Dans une langue moins poétique, nous résumerions ainsi : l’expression de la souffrance des « Amantes » et leur refus absolu d’un pardon face à l’ignominie des hommes.

Léa Nicolas-Teboul, autrice – elle vient de publier un ouvrage sur la Main à plume, un groupe surréaliste méconnu– et traductrice, porte la voix de femmes humiliées, sacrifiées par des egos masculins qui ont « enterré toute compassion ».

Après un court prologue sans appel qui convoque les accusés et les voue à une damnation éternelle sans autre forme de procès, vont se déployer six tableaux décrivant les tortures subies par ces femmes pour avoir aimé, et donné leur confiance. Ces visions d’horreur sont entrecoupées par la rencontre de Didon et Énée aux enfers. A chacune de ces césures est inséré un photogramme, des images tirées de bobines super 8 tournées par la vidéaste Eve Line. Des plans très rapprochés de matériaux divers qui interviennent comme autant de répits.

La voix de la poétesse s’élève telle une voix d’oracle pour décrire les sévices vécus par un « JE/TU » qui, tout en incluant le lecteur, se décline au pluriel et scande chacune de ces scènes infernales où les corps et les esprits sont mis à mal. Là, « JE/TU », avec « deux plaies béantes à la place des yeux » sont enfermées dans une maison obscure dont l’issue est introuvable. Là, elles se retrouvent pendues par un pied à un arbre sans autre horizon que la terre et le lichen. Et, à chaque fois, la torture se répète à l’infini.

Cet éternel retour du supplice à l’identique, outre les emprunts explicites à la tradition gréco-romaine – Didon et Énée, le Léthé, les Enfers –, élève ce poème au rang de mythe. L’auditeur se retrouve hors du temps, spectateur du cycle de la violence.

Léa Nicolas-Teboul décrit sans détour les chairs tuméfiées de ces « Amantes, jadis poussées au désespoir ». D’une écriture précise et puissante, elle dévoile à nos regards ces prisonnières contraintes d’effectuer la même tâche chaque jour ou les tortures qu’elles endurent.

Cependant, entre chacun de ces tableaux – mot à prendre au pied de la lettre tant les images sont fortes – se déroule la rencontre de Didon et Énée aux enfers. Un contrepoint qui permet au lecteur de reprendre son souffle et qui est l’incarnation du double mouvement qui anime le texte en sourdine. L’injustice, la cruauté des hommes d’un côté, puisqu’en abandonnant Didon à Carthage, Énée sait pertinemment qu’elle n’y survivra pas – elle se tuera avec l’épée qu’il lui avait offerte. Et la fierté recouvrée des femmes d’autre part, la fierté et l’existence propre recouvrées : Didon « conduite à la pointe de la colère » ne daigne pas adresser une parole à son ancien amant. L’arme de la néantisation a changé de camp.

De fait, on décèle des soubresauts de la libération à venir – d’ailleurs annoncée dès le prologue. « JE/TU » recouvrent peu à peu la vue, le mouvement : elles apprennent à manier le fouet et, pour la première fois, une porte s’entrouvre sur un lieu de délices où la lumière surgit, et le rire, lieu encore hors d’atteinte.

Didon se détourne d’Énée, échappe à son emprise ; les tourments commencent à s’estomper. Une guérison lente s’opère au sein de bassins d’eau chaude où les Amantes se « délassent » et contemplent leurs plaies.

Puis la libération advient, par le cri. Ces êtres jusqu’ici privés de paroles s’affranchissent par le cri : « les écorchures hurlent ». Et c’est ce hurlement du corps et de l’âme qui permet la délivrance, le mouvement souverain : « elles rampent » pour s’enfoncer dans la forêt. Une nature-refuge où les femmes peuvent panser leurs blessures et peut-être atteindre au fleuve d’Oubli, effacer de leurs mémoires les souffrances endurées par la faute des hommes pendant des perpétuités.

Un poème à lire, à éprouver dans sa chair, qui assouvit la vengeance et la délivrance de la Didon d’Ovide et de toutes les autres. Et qui incite à suivre cette jeune autrice à travers d’autres univers.

 

 

 

Je / tu sont pendues à un arbre par le pied droit.

L’arbre est très haut et très noir mais

Je / tu ne voient pas sa grandeur.

Les cordes enserrent la cheville désormais purulente.

Je / tu regardent simplement la terre humide et le lichen

à la naissance du tronc.

Les yeux sont rendus à la terre, l’infra-monde change

d’échelle : les muscles, les tendons,

les articulations restent mobiles.

Je / tu cherchent de nouvelles positions, des beautés cachées,

contemplent la doublure des choses.

Le commentaire de sitaudis.fr

Le Dé rouge, 2023
36 p.
13 €

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