Revue Inculte n°15 par Line Bordère

Les Parutions

26 avril
2008

Revue Inculte n°15 par Line Bordère

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Les Inculte au pays de la Poésie Contemporaine ! Prêts à pénétrer le terrible territoire dont les autochtones ne pensent qu'à réduire leurs petites têtes de romanciers en chantant des chants et en poussant des cris dans des langues incompréhensibles - c'est ainsi qu'ils présentent l'opération au fronton de ce numéro 15, non sans humour, et non sans quelque vérité (n'eurent-ils pas accès aux livres dont ils parlent chaque fois via un ami qui vraisemblablement en entendit lui-même parler via un ami, etc, ce qui rend l'existence de ce pays de plus en plus improbable au fur et à mesure que s'égrène la chaîne).

Le groupe est soudé, ayant reçu les mêmes consignes (on lit, on y passe le temps qu'il faut, on explique le texte et on s'explique le lisant); soudé mais pas homogène : il y a les indifférents, type toile cirée, sur lesquels ça glisse et qui s'en agacent, forcément, qui se rebiffent, qui le prennent de haut histoire de s'en tirer avec les honneurs de l'ironie, et qui finissent par agacer en retour, forcément (Camille de Toledo sur Définitif Bob de Anne Portugal, qui soigne sa recension perso dans son coin sans jamais parvenir à toucher quoi que ce soit du livre, en bien ou en mal; François Bégaudeau sur Les Elégies d'Emmanuel Hocquard, qui fera le mauvais élève jusqu'au bout - ça me plaît pas, c'est donc que c'est nul.).

Il y a ensuite les consciencieux : ils suivent à la lettre la règle du jeu, sont tout étonnés de découvrir des choses plutôt intéressantes voire passionnantes, des choses qui les concernent, eux, les romanciers; ils disent cet étonnement sans fausse pudeur, ce qui rend leur lecture - par ailleurs fouillée - attachante : Joy Sorman sur le Carrefour de la Chaussée D'Antin de Bernard Heidsieck, Hélène Gaudy sur Modèle Habitacle de Pierre Parlant, Olivier Rohe sur L'Election de Jean-Louis Giovannoni et Maylis de Kerangal sur Outrance Utterance de Dominique Fourcade.

Enfin, il y a les vrais-faux naïfs, les pratiquants du lot, les fameux amis qui ont filé leurs tuyaux aux autres : Arno Bertina sur Basse Continue de Jean-Christophe Bailly et Mathieu Larnaudie sur Le Signe = de Christophe Tarkos. Deux textes où passe un amour de la chose que les recenseurs "spécialistes", poètes ou non, ne parviennent plus, ou très peu, à dire, embarrassés qu'ils sont par - l'habitude ? la lassitude ? la prudence ? leur position dans le "champ" ? tout ça à la fois et plus ? Bertina, par exemple, parvient à transcender complètement l'exercice de l'explication de texte; c'est peu de dire qu'il rend justice aux vers de Bailly : il nous les rend indispensables. Quant à Larnaudie, il écrit, en dix pages denses, l'introduction rêvée au Signe =. Il faut voir la manière dont il explique le choix de telle ou telle préposition (pp 80-81), la façon dont il déploie, très simplement, les implications théoriques de telle expression et, surtout, l'engagement qui prévaut dans sa lecture. Larnaudie aime ce qui se passe en poésie et il le formule comme nous ne pouvons pas, nous, le formuler (si ce "nous" a quelque pertinence).

Evidemment, on peut (et doit) revenir sur cette partition roman contemporain/poésie contemporaine : la revue y conduit, puisqu'elle fait, en temps ordinaire, la promotion du "roman contemporain" : une fois le dossier "poésie contemporaine" clos, on lit, qui succède immédiatement, un texte sur... Olivier Cadiot. Vous le casez où, les Inculte, l'écrivain qui a "commencé" dans la poésie, continué avec le roman bizarre et poursuivi plus ou moins dans le théâtre, le tout simultanément ? Et c'est pas fini : quelques pages plus loin, les longues colonnes de vers de Claro... sans doute le plus poète de tous, et haut la main, puisque c'est bien le seul à oser attaquer avec un pur commentaire lyrique : tu veux/non pas chianter le monde mais le/déchianter (etc).

Alors, à quoi, ou plutôt à qui, sert ici cette division poésie/roman ? La poésie contemporaine, qu'ils la connaissent ou non d'ailleurs, n'est pas un autre pays pour ces jeunes gens, et ce n'est pas un "heureux hasard" s'ils se sentent tout soudain concernés par ce qu'ils "découvrent" chez POL ou chez Al Dante (et qu'ils ont déjà pu découvrir en seconde main chez d'autres). La poésie contemporaine est simplement... l'une de leurs sources (il suffit d'avoir lu le premier Bégaudeau - merci Cadiot - ou tant d'autres auteurs "Verticales") pour le comprendre. Le soin que certains mettent, dans l'équipe, à repousser ces livres dans un ailleurs que nul n'aurait visité est même peut-être inversement proportionnel au soin qu'ils ou elles ont eu à en prendre connaissance. Les programmateurs d'ailleurs ne s'y trompent pas, qui invitent indifféremment Pennequin (le "poète") ou Olivia Rosenthal (la "romancière") à performer dans les mêmes lieux - puisque se produire en performance ou en "lecture" est devenu un gage de crédibilité "expérimentale", même et surtout s'il n'y a pas grand chose d'expérimental dans ce qu'on écrit. Inutile de rappeler que le "carton" de La maison des Feuilles (Danielewski) a mis tout le monde sur la ligne de départ (il y a du blé à se faire dans l'"expérimental", et pas qu'un peu).

Mais trêve de commencement de plainte : il n'y a rien là que de déjà vu & très ordinaire. Il reste aux poètes à donner leur lecture de romans contemporains et à lister ce qu'ils leur pompent (oups ! pardon : ce qu'ils samplent) - mais je ne suis pas sûre que les poètes volent beaucoup aux romanciers d'aujourd'hui - ils ont assez à faire à se piquer des trucs entre eux...
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