Trouver ici de Jean-Marie Gleize par Laurent Zimmermann

Les Parutions

20 nov.
2018

Trouver ici de Jean-Marie Gleize par Laurent Zimmermann

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

Pour un communisme sensible

 

 

 

Trouver ici. Reliques & lisières, de Jean-Marie Gleize est un livre qui entre d’emblée dans le projet qui est celui de Jean-Marie Gleize depuis Léman, avec un ensemble de livres qui constituent une suite et se répondent : projet poétique et politique, et politique en poésie. Ce projet se déploie ici selon une visée, et selon une méthode. La visée est celle du « réalisme brutal », et la méthode, celle non pas du fragment, mais de la « fragmentation ».

 

Mais commençons par dire, peut-être, le plus important. Trouver ici, en-deçà même de tout projet, ou du moins de toute compréhension du projet par le lecteur, propose une écriture sensible d’une force étonnante. C’est ce qui frappe tout d’abord : le livre donne à ressentir la présence du réel, l’impression que font les arbres, les graviers, les containers, les oiseaux, les clairières, les fleurs, les pierres, l’écorce, « une hutte de fougères, enfouie dans la forêt, à cet endroit où la rivière fait un coude » (p. 86). Jean-Marie Gleize cherche une écriture qui s’inscrive résolument dans le réel. Et il y parvient, donnant d’abord à lire au lecteur des fragments de monde, qui s’éclairent et sont immédiatement présents. Ni détour ni allusions : le monde est là, proche, immédiat, oui, appelant les lecteurs. Telle est la force poétique première de Trouver ici, et ce que Jean-Marie Gleize appelle, dans le livre même, le « réalisme brutal ». Ou du moins une part de cette « brutalité » du réalisme, car l’autre part sera politique. Mais on voit bien, dans ce premier versant, en quoi la brutalité est aussi et avant tout, une forme de douceur, et surtout d’attention extrême. Certes, la poétique de Jean-Marie Gleize suppose la brutalité du refus, celui des formes poétiques égarantes qui éloignent du réel. Et certaines pages du livre sont animées par ce refus, par le rappel de ses enjeux. Mais dans le rapport au lecteur, s’il s’agit de brutaliser, cela signifie surtout rendre un rapport brut au réel, rouvrir un accès au plus proche, par quoi tout le rapport au monde recommence : « le proche veut dire l’accordé, le vibrant, le présent, le sensible, le lumineux » (p. 11).

 

Et cela, donc, cette écriture du sensible, est aussi, du même mouvement, un geste politique. La première page du livre l’annonce : « un communisme sensible » (p. 11). Trouver ainsi une « poésie du commun » (p. 27) est un acte politique. Sans doute Lautréamont, et sa poésie faite par tous, pourrait-il être appelé ici. Mais l’essentiel est ailleurs. Ce qui compte, politiquement, avec cette poétique, est qu’elle dissout le rapport au sensible que veulent imposer toutes les dominations. Certes, Trouver ici thématise, à de nombreuses reprises, le geste politique, ses raisons et ses moyens, en particulier – mais pas seulement – dans la première partie, « La politique des ronces ». On lira alors par exemple : « La dictature de la bourgeoisie put s’exercer sous deux formes / Sous deux formes dont l’une est la démocratie bourgeoise / Dont l’autre est le fascisme » (p. 36). Jean-Marie Gleize rappelle aussi Tarnac, en datant et disant le lieu d’écriture, Tarnac précisément, de certains des textes du livre. Et l’on sait, depuis l’avant-dernier livre de cette suite qu’il compose depuis une trentaine d’années, Tarnac, un acte préparatoire, quels sont ses liens avec Tarnac, à la fois l’"affaire" et le lieu. La thématisation de la politique et de la révolte, c’est aussi, par exemple, le rappel de la mort de Gilles Tautin, le 10 juin 1968, poussé dans la Seine par la police (p. 181). Mais la dimension politique de Trouver ici, c’est d’abord dans le choix poétique qu’elle se déploie : « Maintenant nous savons que le pouvoir n’est pas où l’on croit. Il est dans les choses. Il est entre les choses. Il est dans les fils qui relient les choses. » (p. 193) Tel est bien l’enjeu profond du « réalisme brutal » qui redonne le réel au lecteur : il s’agit de combattre un pouvoir qui, au plus simple, au plus immédiat de notre rapport au réel, cherche à nous détourner de ce qu’il faudrait voir, entendre, ressentir. Au discours du pouvoir il faut certes opposer un discours de la révolte, ses arguments et sa logique. Mais aussi, et le geste est décisif : la pluie, les feuilles, le goudron. Le sensible présent : « Le gouvernement et les médias répétaient que la population était hostile à la grève et la pluie maintenant décrochait les feuilles faisait tomber des branches sur le goudron détrempé » (p. 38).

 

Comment transmettre cela ? Par une série de poèmes, à la forme ressemblante ? Ce n’est pas le choix que fait Jean-Marie Gleize. Avec Trouver ici, le lecteur rencontre un livre où la forme varie, depuis les vers, ou en tout cas les lignes interrompues, jusqu’à la prose, la prose courte, la prose plus longue, méditative, narrative. La variété de formes ne doit pas cependant s’entendre comme relevant d’une esthétique de la varietas, qui chercherait simplement à plaire en fuyant la monotonie. L’enjeu est plus profond. Fragments pourrait-on dire ? Non, et Jean-Marie Gleize s’en explique très vite : « Il ne faudrait peut-être pas parler de fragments, mais de fragmentation. Comme de certains projectiles. Fragmentation, écriture « à fragmentation ». Une langue déshabituée. À répétition fragmentée. » (p. 25) Se déshabituer. On reconnaît là un propos de Louis Zukovsky souvent cité par Emmanuel Hocquard : « l’important est de se déshabituer ». Enjeu poétique, enjeu politique. Ce qui nous détourne du monde, poétiquement, politiquement, ce sont les « fils qui relient les choses » lorsqu’ils ne sont pas les bons, lorsqu’ils ont pour but d’obscurcir et non d’éclairer. Alors la première urgence poétique et politique est de se déshabituer, pour retrouver un rapport immédiat au monde lumineux, présent. Et pour cela, donc, non pas le fragment, mais la fragmentation. Le fragment connaît sa loi, la fragmentation la découvre sans cesse à mesure qu’elle progresse, et garde vivant pour le lecteur le geste de cette découverte. C’est en quoi la forme « à fragmentation » appelle sans cesse le lecteur à retrouver le mouvement de la déshabituation, à en faire une arme pour retrouver la fraîcheur d’un rapport au monde qui ne réponde plus aux pouvoirs cherchant à la circonscrire. Aucun heurt pourtant. La forme trouvée par Jean-Marie Gleize est aussi celle de transitions, de contrastes et d’échos qui rendent évidentes les variations proposées par le livre. Mais c’est aussi que cette forme « à fragmentation » ne s’abandonne pas à un pur chaos, qui serait sans effets. Elle est organisée. En particulier, avec les onze parties du livre, chacune tendant vers sa forme propre, tout en maintenant un réseau de dialogue avec les autres parties. Par exemple la très belle huitième partie « Les Callunes », méditation forte, émouvante, sur la mort, en blocs de prose courts, un seul étant plus long que les autres, mais ne dépassant pas la page. Les callunes, c’est rendre la mort à sa pauvreté, aux gestes accomplis après la mort d’un autre, à la vue du cimetière de Tarnac, et à nouveau, jusque là, au « commun » : aucune mort n’est insignifiante ou effaçable. Celle de quiconque existe. C’est ce que disent les derniers mots de la section, qui ne parlent plus explicitement de la mort, mais qui la portent dans le dénuement : « Avec les tiges des callunes les pauvres font des balais, des lits. Parfois ils couvrent leurs maisons de ces touffes de bruyère. Tout un sol dense et brun et rouge au-devant de la pluie. » (p. 148).

 

Un livre important, donc, dont il y aurait beaucoup à dire encore : un livre qui s’aventure dans le temps, entre « reliques » et « lisières », au-delà des frontières attendues de la poésie. Un livre à lire, parce qu’il participe d’un mouvement poétique essentiel dans le contemporain. Jean-Marie Gleize est théoricien, et un théoricien auquel nous devons beaucoup. Il est aussi l’auteur d’une suite poétique décisive, et aujourd’hui, avec Trouver ici, d’un livre qui fait tonner la pluie sur le réel, et nous l’offre à nouveau présent, sensible, vivant.