Un Journal de Philippe Beck par Gérard Tessier

Les Parutions

18 avril
2008

Un Journal de Philippe Beck par Gérard Tessier

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Splendeur(s) du J.

ìL'article indéfini n'est pas l'indétermination de la personne sans être la détermination du singulier." (Gilles Deleuze, L'immanence : une vie...)









Un journal est d'une étonnante densité. Le lecteur va de merveilles en merveilles, rudes souvent mais précisant des douceurs. Cette richesse est due aussi à une infinie générosité de Philippe Beck dans la pensée. Le journal impersonnel donne du neuf quand le journal intime ne fait que vendre ìdes occasions". Il y aurait tant à dire qu'on ne fera ici que regarder quelques splendeurs (sur le modèle des coraux et des suavités des pp. 144 et 207), pièces détachées d'un puzzle éblouissant. Un journal est différent et impressionnant.

Une description pour ouvrir
Ici même a commencé Un journal en avril 2005 et a été arrêté en juin 2006. Ces pages du samedi (ìjour de non-repos"), pages cousues ou suite d'événements de pensée, paraissent aujourd'hui et forment un livre singulier. Pour accéder au journal, ìlieu de rendez-vous", il faut franchir des sas : quatrième de couverture, avant-propos et un portique de vers ou pré-journal. La quatrième précise qu'Un journal ìn'est pas ce qui s'appelle un journal intime. C'est le cahier impersonnel et singulier d'un poète qui fait des confidences générales". L'avant-propos dit ce qu'il faut dire des circonstances de l'écriture : un poète, ìlaissé seul", est contraint à la chercherie ; il doit, par nécessité physique, faire le point. De là, dès la première page, une définition de la Sincérité : ìart de compter sur soi comme sur la force de solitude indéfinie". Plutôt que de circonstances, Un journal est circonstancié comme un Deutschland de Hopkins. Un journal est écrit en ìprose intermédiaire", une prose d'art ou poétiquée, qui prend en charge la prose ordinaire ou la difficulté de Quelqu'un. La prose est ìélément du malheur", prose élégiaque en ce qu'elle regrette la poésie future qui la hante, poésie ìélément du bonheur possible", élan du . La langue de cette prose poétique aux images, métaphores tramées, éblouissantes est remarquablement inouïe, elle se veut la langue ìmédiatrice de paradis, ou force d'interdiction de la malédiction".

Splendeur I

Texte est ce démasque où Particulier a cessé d'avoir (de mener) une vie privée. T. ressemble à l'instance hypocrite. J'appelle T. le Discours qui est l'Impersonnage Public auquel s'identifie le Moderne. Il s'agit de comprendre pourquoi la vie privée est débordée. Pourquoi elle est foyer éteint des pensivités. (p. 77)

L'impersonnalité est au cœur du travail de Philippe Beck. Commencer, pour l'auteur, c'est continuer. L'idée pratique d'un journal impersonnel, on la trouvait déjà dans le Contre un Boileau (1999) : ìOn pourrait dire que le livre de poésie est un journal officieux, un journal intime impersonnel". Le journal de Beck (il faudrait dire de L'impersonnage), réflexif et critique, travaille indéfiniment à se définir : impersonnel, extime, roseau futur, série de généralités... L'impersonnalité est ici repensée à neuf ; elle n'est pas une dépersonnalisation qui s'abîmerait dans le neutre ou l'anonyme. Elle est inséparablement impersonne et impersonnage. Journal est l'impersonnage principal du livre et l'impersonne est quelqu'un. Journal + Je = J. Il faudrait ici parler d'une véritable quatrième personne du singulier ou de la première impersonne d'un singulier. L'impersonne est Genius à l'occasion d'une personne (cf. Agamben : ìOn écrit pour devenir impersonnel, pour devenir génial", Profanations). La loi du journal démasqué (ìle masque est démasquant. Il ne cache pas") est celle de la ìdistance utile", la lontananza ou principe de Dino ; se perdre dans la ìBrume du moi" expose à la perte de la langue, la ìlangue exposable" ou ìperfection-langage en quelqu'un".


Splendeur II

James rêve du Merlin qui réapparaît
toujours
et se refait
comme suite des masques.
Ou Série.
Personnalités ont fondu ?
Avec la débâcle de monde ? (p. 102)


Merlin est l'impersonnage secondaire, la voix de l'éloignement, figure fictive de qui est contraint au retrait, ìfiction relative de quelqu'un" ou ìmannequin vif". Il est surtout la figure de la passion du dehors et non celle du repli. Car Journal s'expose en se retirant, il est monologue extérieur. ìIsoloir est aéré", à ciel ouvert. Merlin, depuis une ìcloche de verre", scrute le monde et ses rudesses, oeil-de-prose ou oeil-Turner, modèle d'une ìoptique inquiète". Journal avance et s'avance, ìprose au devant de", prose ìen vue de". Journal est une ìbande impressionnée", bande magnétique multiple ou multi-pistes : piste moi, piste monde, piste cœur, piste prose et poésie, piste poétique, piste politique, piste musique, piste profane... Toutes pistes jouant de concert dans la dense harmonie du réseau des significations. Dans ìla solitude conditionnelle", Merlin, sensible ìaux sonneries de réel", est la voix de ìl'autobiographie de Monde". Roman-Merlin n'est pas seul, il est peuplé, des personnages reviennent : personnages-synthèses (Merlin-Thoreau, Merlin-Nerval, Merlin-Tristan), mots-personnages (Avec, Chacun, Quelqu'un, Plusieurs).


Splendeur III

La suite des dates, comme une théorie de nuages blancs, ces repeintures de ciel, fait une suite d'oublis mémorables, extensions et contentions de quelqu'un, et du grand personnage Avec, le maître libre d'un chant et d'un maintenant trouvé. La solitude impersonnelle du faiseur est simplement une tendresse dans l'attente essentielle. (p. 170)

Un journal a sa technologie avec des pages de ìGrande Théorie", comme on dit grand beau temps et des ìoutils absolus", les citations. Il cherche sa méthode dehors. Il élabore des principes (de Reverdy, de Sophocle, de Debussy, de Roubaud parallèle, d'Eliot...), décrit des états (de Liszt, de James, de Merlin...), se dote d'ailes étrangères, ìamis universels", (Joubert, Thoreau, Benjamin, Lipavski...). Le journal didactique est un incomparable livre de lectures. Capteur impressionné est pédagogue, prélecteur-précepteur. Voir, pour exemple, l'extraordinaire re-lecture de Gertrud de Dreyer (pp. 156-164) ou l'éloge de Haydn (pp. 49-51)
Un journal est un ìlivre vocal", musical et polyphonique, harpe parlante. La musique, une pensée et une idée de la musique, hante le livre. Notamment l'idée du rythme menacé par la ìmièvrerie" du diarisme ordinaire ìqui oblige à être personnel". Journal a la ìforce du musicien" attentif à la ìjustesse des effets" qui sont des ìeffets éthiques". L'éthique des phrases est celle de leur rythme. Dans la discontinuité des jours, le journal élabore une ìharmonie continuante". Le journal est un chant quiìfuture" ou une ìripopée", dans la langue de l'auteur.


Splendeur IV

La fleur d'épaule - un texte d'étoile de l'épaule au dos - est naissance du bouquet dans la lande, métaphore de métaphore, lettre physique, tracé d'un corps sur un corps dans le monde. Communication d'espace, végétal, animal de fleur dans le dessin, qui touche et est touché, où se forme le sens de la vie plusieurs. La fleur de dos, dessin d'omoplate de Seine, est part du thème Discontinuité, pour un poème de la physique, et mieux que la suite communicationnelle. Elle embrasse une science du fleuve, le tact herméneutique ou amour. (p. 231)

Chaque page du journal fait un thème et fait varier des motifs, baroquement. (Il faudrait évidemment analyser le point du baroque et du maniérisme déclarés du livre) Un thème est ìl'objet d'une enquête", analytique et synthétique. Les pages du journal font la lumière. L'amour est le thème premier, d'où une ìlyrique objective" et le cœur ìinfiniment cité". Le cœur, ìcœur raisonneur et dépendant", Beck s'en occupe avec insistance (cf. p. 79 le poème centré extrait d'Inciseiv). L'intéressant pour le poète au travail, c'est le rapport de la tête et du cœur aujourd'hui. Ou : si ìl'amour est toute l'affaire", alors écrire est ìtâche de sentiment".
Un journal est une vie politique (selon Arendt, une vie apolitique est ìune vie privée axée sur rien sinon elle-même"). Le journal public va au-devant de contemporains, il est un ìvivant politique", le représentant spirituel sans valise d'anecdotes qui œuvre à la relève d'une ìrhumanité" blessée. Car la basse continue du journal, c'est aussi l'état de ìguerre généralisée" de l'époque ou de la ìpaix rompue". Merlin veille, œil pense ( il est équipé toujours : ìloupe + microscope - magnifiques" Dernière mode familiale), dehors est un ìmaître joyeux". ìSourire d'écriture dans la terribilité" fait de bouleversantes descriptions. Ecrire est aussi ìtâche de paysage".


Splendeur V

Dans l'ombre gris-sobre
autour,
à Pâleur,
au Pays d'Oeil
dans le halo,
intervient Carillon
ou Clairon. (p. 241)


ìPoésie est là." Disponible, elle affleure et scintille partout dans la prose, sur le ìfleuve de prose" d'Un journal.

Chaque livre de Philippe Beck, et le journal en est la fascinante confirmation, me ramène à ce que Joe Bousquet a dit de Dubuffet et que je paraphrase ici : Beck crée un besoin que l'œuvre de Beck peut seule satisfaire.

Le commentaire de sitaudis.fr éd. Flammarion (2008)
245 p.
20 €